Prudents, certains ne jurent que par le bilan comptable: tableaux Excel, moteurs de recherche, algorithmes de compétition, fiches signalétiques et screening scrupuleux des douze derniers mois sont mobilisés pour dresser une liste exhaustive des faits saillants de l'actualité. Tout est vrai, vérifié, soupesé, certifié. Rien ne manque: de la légalisation du cannabis en Californie le 1er janvier au raccommodage surréaliste du gouvernement Michel le 9 décembre en passant par la demi-finale perdue des Diables le 10 juillet.

Mais cette méthode rationnelle, si elle permet d'objectiver le passé récent et d'échafauder la colonne vertébrale de l'Histoire, manque singulièrement de chair et de passion. Un panorama froid, impersonnel et désincarné qui ne prend pas en compte le ressenti, l'émotion, le vécu et l'expérience qui font que les souvenirs qui traversent le tamis du temps diffèrent en genre, en nombre et en intensité d'une personne à l'autre. En prise directe sur l'intime, une approche subjective du calendrier est sans doute moins scientifique que la version officielle, mais elle est beaucoup plus authentique pour qui souhaite rembobiner le film émotionnel de 2018. Prenons un exemple tout simple: selon que l'on est indonésien ou belge, la date du 28 septembre 2018 n'aura pas le même goût, c'est en effet ce jour-là qu'un tsunami a ravagé l'île des Célèbes, faisant plus de 2.000 morts. Traumatisme majeur et indélébile pour l'un, fait divers regrettable mais lointain pour l'autre.

"À chacun ses mots, chacun ses petites photos", résume très justement l'écrivaine belge Hedwige Jeanmart dans le texte que l'on pourra lire la semaine prochaine dans le numéro rétro commun au Vif, à Focus et à Weekend. Les femmes y seront d'ailleurs très présentes, en écho au féminisme pluriel qui rebat les cartes depuis l'affaire Weinstein, et dont l'expression, sous une forme ou une autre (au hasard, l'essai sur les sorcières de Mona Chollet, les vannes hilarantes de Blanche Gardin, la prose synthétique de Clara Luciani ou même le vent de fronde féminine du nouvel Astérix) devrait figurer sur bon nombre d'inventaires individuels.

2018, jusqu'à la lie. Au moment de te quitter, je n'aurai aucun regret.

Rangé à l'avis de l'auteur de Blanès, je pense aussi que le seul bilan qui vaille, sinon pour les autres, du moins pour soi-même, ne peut être que celui qui sommeille en nous, fût-il partial et nombriliste. Et tant pis s'il n'a que peu de points communs avec celui du voisin, du collègue ou même du conjoint. En remuant le lac des souvenirs, voilà en vrac ce que j'ai trouvé, sachant que les réminiscences ne remontent pas à la surface dans l'ordre chronologique (elles sont même parfois retorses au point de se faire passer pour plus récentes qu'elles ne sont, j'aurais ainsi juré que Johnny était parti cette année...): un buste en marbre qui pleure (expo Sophie Calle à Paris); le visage fier et digne d'une femme vaillante qui lutte contre la maladie (ma mère); une ado à l'accent rêche en guerre contre son corps de garçon (Girl, what else?); l'abnégation d'un gamin à vélo en escapade montagnarde avec son père dans les Vosges (mon fils); les témoignages glaçants de femmes noires emprisonnées dans les préjugés post-coloniaux (Ouvrir la voix d'Amandine Gay); la descente en enfer d'une jeune femme dévorée par l'amour qui dévore tout, et le coeur et la raison (Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard); le souffle vital et incandescent d'une relation amoureuse au temps maudit du sida (Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré); Lisbonne sous la pluie, ruisselante de saudade; le récit halluciné, nocturne et chromatique d'un trio borderline (Les Rigoles de Brecht Evens); et enfin, plus diffuse, terriblement anxiogène, et alimentée par les fréquents coups de chauds de l'actualité (les sorties de Trump, la fièvre des gilets jaunes, les alarmes sur le climat...), la sidération de voir le monde courir à sa perte, avec en prime ce sentiment d'impuissance qui tétanise... Bref, 2018, jusqu'à la lie. Au moment de te quitter, je n'aurai aucun regret.