N'en déplaise aux grincheux qui voient dans cette mobilisation massive avant tout une excuse grosse comme une ficelle de chanvre pour sécher les cours, sinon le nouveau hochet conceptuel en vogue chez des bobos rabat-joie (cf. la "bonne blague" publiée par Theo Francken sur son compte Facebook), la jeunesse ne s'est pas contentée de faire l'école buissonnière, elle a organisé spontanément un cours géant et en plein air de poésie. À côté des revendications politiques, on ne compte en effet plus les détournements plus ou moins aventureux, plus ou moins pertinents, de citations, d'aphorismes ou d'expressions familières. Objectif: frapper les esprits, hameçonner les consciences et attraper la floche de l'attention médiatique. Car la victoire idéologique se joue aussi évidemment sur le terrain de la communication.

Une créativité déclamatoire reprise d'ailleurs largement dans les journaux et sur les sites d'info sous la forme de best of des meilleurs slogans de la journée. Les élèves n'ont pas chômé, multipliant les calembours, les paronomases et autres figures de style à faire roucouler tout prof de français. Quelques exemples: "Tout va très bien, madame la banquise", "On est plus chauds que le climat" (qui est devenu l'hymne officieux du mouvement), "Ta planète, tu la veux bleue ou bien cuite?", "Je suis sûre que les dinosaures pensaient aussi qu'ils avaient du temps", "Quand c'est fondu, c'est foutu" ou encore le pas très #metoo "T'es bonne sans carbone".

N'en déplaise aux grincheux qui voient dans cette mobilisation massive une excuse pour sécher les cours, la jeunesse ne s'est pas contentée de faire l'école buissonnière, elle a organisé spontanément un cours géant et en plein air de poésie.

On imagine ces ados rompus à l'exercice de la formule qui claque en 140 signes s'affronter pour savoir qui trouvera la punchline définitive du jeudi suivant. Celle qui fera des likes sur son Instagram d'abord, puis ira arracher un max de sourires complices et de partages pendant la manif, avant peut-être même de finir à la une des journaux américains puisqu'il est désormais entendu que le monde nous observe avec un mélange de curiosité et de méfiance. S'agit-il d'une nouvelle démonstration du folklore surréaliste local? Une sorte de répétition générale du carnaval? Ou est-ce le deuxième maillon (le premier étant la campagne téméraire d'une gamine suédoise de 15 ans) d'une chaîne de solidarité mondiale en devenir. Qui sait, cette mobilisation et ces messages feront peut-être fondre le bouchon de cynisme qui bouche les artères des adultes et leur sert de prétexte pour ne rien faire.

Trop longtemps, sous l'effet du jeunisme, les enfants ont été les copains de leurs parents, anesthésiant la capacité des jeunes générations à se rebeller, à dire stop quand leurs aînés déconnaient. Qu'ils prennent aujourd'hui leurs distances, qu'ils rompent avec un système qui ne les mène nulle part, est donc une bonne chose. Les effets se font d'ailleurs déjà sentir. Pas plus tard que le week-end dernier, mon fiston de 12 ans, qui a bien capté les enjeux du débat, a suggéré au petit-déjeuner de passer au zéro déchet. Pas la version soft avec déplacement à vélo, déjà mise en pratique, mais bien la version hardcore avec fabrication de dentifrice maison et tout le bazar. Voilà qui fait réfléchir sur la hiérarchie des priorités des enfants en 2019...

En attendant de passer au vert, on peut en tout cas donner quelques conseils à ces jeunes pour fabriquer des mantras dignes d'un couplet de rap ou d'un alexandrin de Ronsard. Remettre par exemple au goût du jour les slogans insubmersibles de mai 68. Du style "Consommation, piège à cons". Ils peuvent aussi aller piocher dans le réservoir inépuisable de chansons ou titres de films, moyennant quelques menues adaptations: un "I will survive. Enfin j'espère" ou un "Certains l'aiment chaud. Mais pas trop quand même" feront leur petit effet. Les plus paresseux ou les moins inspirés se rabattront sur des expressions passe-partout qui, remises dans ce contexte, prendront un nouveau sens. Du genre "Chaud devant!" ou "Je suis une petite nature". C'est ce qui s'appelle faire du recyclage linguistique. On commence où on peut...