Comment intéresser le grand public aux arts plastiques ? Comment lui faire comprendre que les créations des artistes le regardent, qu'elles ont à voir avec sa propre existence ? Comment réveiller le musée, ce lieu de culture souvent perçu comme léthargique par les uns et paralysant par les autres ? Comment transformer l'art en une pratique qui " rend la vie plus intéressante que l'art " selon la très belle formule de Robert Filliou ? Ces questions cruciales travaillent l'époque depuis quelques décennies. On doit à Jan Hoet (1936 - 2014), mythique directeur du Musée d'art contemporain de Gand entre 1975 et 2001, d'avoir été un précurseur de la rencontre entre l'art et la vie. En 1986, le célèbre commissaire d'exposition lance " Chambres d'amis ". L'idée ? Créer une connexion entre 51 plasticiens - parmi lesquels Christian Boltanski, Joseph Kosuth, Bruce Nauman... - et autant de Gantois extérieurs au cénacle esthétique. Le modus operandi ? Permettre aux premiers d'exposer une oeuvre - une seule, quitte à ce qu'elle colonise tout l'espace - dans les intérieurs des seconds.
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Comment intéresser le grand public aux arts plastiques ? Comment lui faire comprendre que les créations des artistes le regardent, qu'elles ont à voir avec sa propre existence ? Comment réveiller le musée, ce lieu de culture souvent perçu comme léthargique par les uns et paralysant par les autres ? Comment transformer l'art en une pratique qui " rend la vie plus intéressante que l'art " selon la très belle formule de Robert Filliou ? Ces questions cruciales travaillent l'époque depuis quelques décennies. On doit à Jan Hoet (1936 - 2014), mythique directeur du Musée d'art contemporain de Gand entre 1975 et 2001, d'avoir été un précurseur de la rencontre entre l'art et la vie. En 1986, le célèbre commissaire d'exposition lance " Chambres d'amis ". L'idée ? Créer une connexion entre 51 plasticiens - parmi lesquels Christian Boltanski, Joseph Kosuth, Bruce Nauman... - et autant de Gantois extérieurs au cénacle esthétique. Le modus operandi ? Permettre aux premiers d'exposer une oeuvre - une seule, quitte à ce qu'elle colonise tout l'espace - dans les intérieurs des seconds.On imagine aisément la suite alimentée de conversations et d'appropriations d'oeuvres habituellement classées sous la rubrique " élucubrations contemporaines ". Le succès de l'initiative fut énorme, à tel point que " Chambres d'amis " est systématiquement cité comme un cas d'école quand on évoque la question de la médiation culturelle. Il n'est d'ailleurs pas impossible qu'en 2002, Laurent Busine se soit souvenu de Jan Hoet au moment de l'inauguration du Musée des arts contemporains de la Fédération Wallonie-Bruxelles (MAC's) sur le site du Grand-Hornu, à Mons. Pétillant directeur de l'institution à l'époque, l'historien de l'art barbichu n'avait pas hésité à prendre des oeuvres sous le bras pour se présenter aux habitants du quartier, ses nouveaux voisins. Rien de tel qu'une toile, une photographie ou un dessin pour engager la conversation. A l'heure où les exemples de ce type calibrés sur le mode " si tu ne vas pas au musée, le musée ira à toi " sont présentés comme une voie possible pour favoriser le mieux vivre ensemble, le musée d'Ixelles est, lui aussi, sur le point d'apporter sa pierre à l'édifice de la réconciliation avec le public. Loin d'un simple copier-coller, il s'agit ici d'une première assez audacieuse. Yves Hanosset, de Patrimoine à roulettes, l'asbl chargée d'accompagner la proposition sur le terrain, explique : " A ma connaissance, un musée qui débarque avec ses collections chez les gens le temps d'un week-end, c'est du jamais-vu. Il y a là un précieux élan vers le public ainsi qu'une volonté d'échapper aux immobilismes administratifs et autres routines institutionnelles. " Curieusement, c'est au moment où l'on imaginait que le musée en question allait tranquillement s'assoupir - fin de chantier et réveil prévu à l'automne 2021 - que l'équipe en place a décidé de secouer le cocotier arty. Les contours de cette initiative s'inscrivent dans le cadre des " contrats de quartier ", du nom de cette politique de revitalisation urbaine déployée par la Région de Bruxelles- Capitale dès 1993. Responsable du service des publics au musée, Stéphanie Masuy livre les grandes lignes de Musée comme chez soi : " En plus de la sensibilisation à l'art, c'est le renforcement de la cohésion sociale qui est recherché. L'opération se déroulera sur les trois ans que dureront les transformations. Nous avons prévu six week-ends au cours desquels, à chaque fois, dix habitants des quartiers autour du musée vont accueillir à la maison des oeuvres qu'ils auront préalablement choisies dans nos collections. Au total, ce seront 60 pièces qui seront exposées. L'idée est de proposer un accrochage à deux vitesses. Le samedi, l'hôte fera découvrir l'oeuvre à son proche entourage ; tandis que le dimanche, il ouvrira sa maison au public qui pourra ainsi se balader de voisin en voisin au fil d'un itinéraire de proximité. " Rendez-vous est pris un mardi fin de journée rue de l'Arbre Bénit. But de la manoeuvre ? Assister aux premiers contacts entre Yves Hanosset et l'un des participants au projet ayant accepté d'accueillir une oeuvre chez lui. L'hôte en question se révèle être... une famille entière. Dans l'ordre décroissant : Jean (47 ans), Nathalie (41 ans), Jil (12 ans), Adèle (8 ans) et Marlow (4 ans). La rencontre entre le médiateur qui connaît parfaitement son métier, plus de vingt ans d'expérience, et cette tribu éveillée fait des étincelles. Le coordinateur offre un carnet vert pour consigner tout ce que leur inspire l'expérience. Nathalie, Jean, Gil, Adèle et Marlow reçoivent une mission : organiser des activités autour de l'oeuvre hébergée afin d'en donner le goût aux futurs visiteurs. D'emblée, cela fuse, chacun y va de son idée - transcription musicale, costumes inspirés par le théâtre Bauhaus... -, à l'exception de Marlow qui délaisse rapidement la conversation - " Je peux faire autre chose maintenant ? " - pour ses Playmobil. On peut comprendre, pour un enfant de cet âge, il y a plus drôle que l'abstraction géométrique rigoureuse d'un Jo Delahaut (1911 - 1992). Car c'est Rumeurs, une composition de 1957, qu'ils ont choisi à l'unanimité. Nathalie raconte comment ils ont été happés dans cette aventure : " Un samedi matin, on a sonné à la porte, je suis descendue. Il y avait deux jeunes femmes vêtues de longs manteaux. Ouvrant ceux-ci à la manière de vendeurs à la sauvette, elles m'ont montré une série de reproductions accrochées au revers de leur veste en me demandant si cela me tentait d'héberger l'une des oeuvres qui y figurait. J'ai d'emblée acquiescé car je trouvais formidable de provoquer la rencontre avec le public de cette façon, je me suis dit : " Enfin un musée qui se bouge ! " J'aimais aussi l'idée de désacraliser l'art, le descendre de son piédestal. Il n'était donc pas question de rater cette opportunité. J'en ai parlé à Jean qui n'a pas été difficile à convaincre vu qu'il adore les arts plastiques. Il a pris le relais dans les démarches avec le musée. On a pensé que ce serait chouette d'entraîner nos enfants et nos amis dans cette aventure. " Un verre de rouge signé René Mosse et un kombucha plus loin, Jean, le papa, évoque le moment du coup de coeur : " C'était amusant, nous nous sommes baladés chacun de notre côté parmi les oeuvres du musée et, quand nous nous sommes retrouvés, on avait tous choisi le Delahaut. Cela tombait bien car, pour ma part, je n'envisageais pas de plan B. Par la suite, nous avons eu une visite d'Anne Carre, la responsable des collections. Elle a repéré les lieux car il n'est pas question de négliger la question de la préservation de l'oeuvre. D'ailleurs, à l'heure actuelle, une inconnue subsiste : s'il fait chaud ce jour-là, nous ne pourrons pas donner à voir le tableau dans le salon qui se trouve sous le toit. Il faudra alors qu'il soit installé dans notre chambre à coucher. C'est l'équipe du musée qui se chargera de la logistique, l'oeuvre sera présentée sur un chevalet. " Une semaine plus tard, jour pour jour, Yves Hanosset revient sur place. Il ne faut pas attendre longtemps pour comprendre que le résultat est au-delà des espérances. La famille entière est mobilisée par le projet - sauf Marlow retenu en dernière minute par un rendez-vous avec ses amis " Playmo ". Le Delahaut est adopté, on l'évoque comme un proche. En témoigne le carnet laissé par l'animateur qui porte les stigmates de la matière grise déployée par enfants et parents. Adèle s'est fendue d'un portrait éclatant de l'artiste, tandis qu'en bon architecte, Jean a isolé les différentes figures de la grammaire formelle reprise sur le tableau. Grâce à cette simplification, l'abstraction géométrique rigoureuse du début est devenue un jeu d'enfants, au sens propre. Elle s'est transformée en " tangram ", ce puzzle chinois composé de sept pièces qui peut être utilisé comme casse-tête ou comme base pour créer de nouvelles formes. Cette construction-déconstruction ludique est d'ailleurs exploitée par la famille qui a décidé de s'en servir pour impliquer les visiteurs qui pousseront la porte du Musée comme chez soi. Lundi 11 juin, dans les bureaux du musée d'Ixelles. Studieuse, l'équipe de Patrimoine à roulettes fait le point. Chaque médiateur détaille sa rencontre avec l'hôte qui lui a été attribué. Les récits sont savoureux. Il y a Caroline et Niklas qui ont décidé de déterritorialiser une toile de Georges Creten (1887 - 1966) représentant une femme au piano. En lieu et place des sonates d'époque, Caroline a choisi d'organiser un " concert joyeux " avec un groupe de musique traditionnelle venu du continent dont elle est issue, l'Afrique. Son mari, qui est allemand, a décidé, quant à lui, de consigner à la machine à écrire les histoires inventées par les visiteurs à partir du personnage de pianiste dont personne ne sait rien. Mais il y a également Benjamin qui a programmé un atelier de sérigraphie au départ d'une lithographie de l'illustrateur Henri Meunier (1873 - 1922). Sans oublier Marianne qui a flashé sur une toile de George Morren (1868 - 1941). Le sujet, une femme coiffée d'un chapeau fleuri, lui a inspiré l'idée d'une initiation à la décoration florale sur... couvre-chef. Pas de doute, Musée comme chez soi a très vite trouvé son public. Pas d'angélisme toutefois, impossible de ne pas pointer les profils socio-économiques assez semblables des participants. La question n'a pas échappé à Yves Hanosset qui tempère : " Ce n'est que la première édition, on a encore cinq occasions de rectifier le tir. Pour avoir opéré dans des contextes similaires à Schaerbeek, on sait que ce n'est pas la question de l'intérêt pour l'initiative qui est en cause, c'est davantage la confiance qui fait défaut à certains publics pour oser recevoir des inconnus dans leur sphère intime. Il reste que c'est possible, on l'a déjà fait. "