Cela débute comme une séquence de Be Kind, Rewind: dans un appartement new-yorkais, des jeunes gens habillés à l'identique de costard et cravate noirs, chemise blanche et Ray-ban, armés par ailleurs de flingues en carton de leur confection, rejouent, au mot près, une scène de Reservoir Dogs. Effet hilarant garanti. On n'est pourtant pas chez Michel Gondry, et encore moins chez Quentin Tarantino, mais bien dans The Wolfpack, premier documentaire de Crystal Moselle, jeune cinéaste issue de la New York School of Visual Arts. Et l'histoire qu'elle raconte n'a rien, du reste, d'une aimable plaisanterie, la réalité des "film freaks" qu'elle dépeint dépassant tout simplement l'entendement.
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Cela débute comme une séquence de Be Kind, Rewind: dans un appartement new-yorkais, des jeunes gens habillés à l'identique de costard et cravate noirs, chemise blanche et Ray-ban, armés par ailleurs de flingues en carton de leur confection, rejouent, au mot près, une scène de Reservoir Dogs. Effet hilarant garanti. On n'est pourtant pas chez Michel Gondry, et encore moins chez Quentin Tarantino, mais bien dans The Wolfpack, premier documentaire de Crystal Moselle, jeune cinéaste issue de la New York School of Visual Arts. Et l'histoire qu'elle raconte n'a rien, du reste, d'une aimable plaisanterie, la réalité des "film freaks" qu'elle dépeint dépassant tout simplement l'entendement. Ayant reçu le soutien du Tribeca Film Institue, le projet est né il y a quelques années déjà, en 2010, lorsque descendant la Première Avenue, à New York, la réalisatrice avise une bande de six jeunes gens affichant un look semblant sorti d'un fantasme de cinéma. Intriguée, elle décide de les suivre afin d'en savoir plus. Et découvre les frères Angulo, âgés de 11 à 18 ans au moment de cette rencontre. Rapidement, une complicité s'installe, avec le 7e art pour sésame. Mais alors qu'elle est partie pour faire un film sur des passionnés de cinéma, spectateurs compulsifs de films qu'ils reproduisent ensuite méticuleusement jusqu'aux costumes et accessoires bricolés par leurs soins, "suédant" aussi bien The Dark Knight que Pulp Fiction, Moselle découvre, en cours de route, que leur saga dissimule un autre scénario, plus sombre. Celui qu'entreprend de dévoiler aujourd'hui The Wolfpack, ainsi intitulé en raison du surnom donné à la fratrie composée par Bhagavan, Govindan, Jagadisa, Krsna, Mukunda et Narayana Angulo. "Sans films, la vie serait très ennuyeuse. Et il n'y aurait pas de raisons de continuer à vivre", énonce l'un d'eux, alors qu'on les retrouve, plantés devant leur écran de leur télévision. Une déclaration qui prend tout son sens lorsque l'on découvre qu'avec leur petite soeur, ils ont vécu totalement isolés du monde dans un appartement du Lower East Side, à Manhattan, le cinéma constituant leur seule fenêtre sur l'extérieur en dehors de sorties aussi rarissimes -parfois une par an, voire aucune- que solidement encadrées. Et pour cause, les enfants étaient séquestrés par leurs parents, un couple d'anciens hippies s'étant rencontrés sur la piste des Incas, et ayant voulu les préserver de l'influence néfaste de la société et d'un environnement urbain peu rassurant. A charge pour leur mère d'assurer leur scolarisation à domicile tandis que leur père les abreuvait en DVD -"Il était le propriétaire terrien et on travaillait dans son champ", observe l'un des garçons, avant de corriger la métaphore: "Nous étions en prison, et il était le vigile." Une situation qui se prolongera une quinzaine d'années avant que, début 2010, l'un des jeunes gens ne profite d'une absence de leur geôlier de paternel pour se glisser à l'extérieur, chacun d'entre eux en venant progressivement à s'affranchir d'un système dont ils constatent, à juste titre, qu'il ne pouvait s'ériger qu'en bombe à retardement. Cette histoire incroyable, Crystal Moselle lui confère un élan peu banal, au gré d'un film jonglant habilement avec les époques et avec les sources -home movies retraçant le passé familial et séquences tournées pour le documentaire, agencés avec le concours de la monteuse Enat Sidi (Jesus Camp). The Wolfpack pose assurément question(s), tant la réalité qu'il dépeint, à maints égards ahurissante, semble parfois dépasser la fiction. Mais au-delà, il se dégage de ce film, le récit d'une émancipation doublé de celui d'un passage à l'âge adulte, une formidable énergie, presque solaire. Sans qu'en soient rayées pour autant les zones d'ombre, la paranoïa la plus aiguë en constituant le paysage, au même titre que la fascination pour le 7e art. Evoquant leur collection de plus de 5.000 films, l'un des frères explique comment ceux-ci leur ont appris à "concevoir qu'il y avait un monde dehors. Le cinéma nous a aidés à créer notre propre monde." Et de fait, The Wolfpack célèbre tout à la fois le pouvoir de l'imaginaire et le cinéma comme école paradoxale de la vie. Avec ce résultat stupéfiant que ses protagonistes, au sortir de cette enfance recluse, apparaissent aussi épanouis que charismatiques; doués en outre d'un sens de l'humour qui évite à ce film, hors normes, de ne jamais verser dans la sinistrose... Libérés de l'emprise écrasante du père -"Nous sommes victimes des circonstances de la vie", tente de se justifier ce dernier-, les enfants Angulo ont désormais un pied dans le monde. Quant à savoir de quoi sera faite la suite, le film, Grand Prix au festival Sundance, esquisse une réponse en les montrant se piquant, fort logiquement, de faire... du cinéma. Un distributeur belge a l'excellente idée de sortir cet étonnant documentaire en salles; vous savez ce qu'il vous reste à faire...