Jeudi 4 juin, il est 15 heures à Bruxelles, 9 heures seulement à New York. À l'autre bout du fil, Desiree Akhavan, tout juste réveillée, est quelque peu confuse: "Je suis désolée, j'avais complètement oublié qu'on devait s'appeler. J'ai passé toute la semaine dans la rue, à manifester." Fille de parents ayant quitté l'Iran à la fin des années 70 dans la foulée de la révolution islamique pour s'installer à Jersey puis New York, la jeune femme, 35 ans aujourd'hui, sait ce que signifie vivre et grandir en tant que minorité aux États-Unis. Elle est femme, bisexuelle et d'origine étrangère. Le combat pour la justice raciale consécutif à la mort de George Floyd, elle l'a saisi à bras-le-corps. "C'est une lutte majeure et vitale. Il faut se battre pour les Afro-Américains, pour les femmes afro-américaines, pour les trans afro-américaines... Le pays, aujourd'hui, est en feu. Une véritable poudrière. Nous vivons dans une nation éclatée, quasiment en guerre. Et c'est difficile pour moi, en ce momen...

Jeudi 4 juin, il est 15 heures à Bruxelles, 9 heures seulement à New York. À l'autre bout du fil, Desiree Akhavan, tout juste réveillée, est quelque peu confuse: "Je suis désolée, j'avais complètement oublié qu'on devait s'appeler. J'ai passé toute la semaine dans la rue, à manifester." Fille de parents ayant quitté l'Iran à la fin des années 70 dans la foulée de la révolution islamique pour s'installer à Jersey puis New York, la jeune femme, 35 ans aujourd'hui, sait ce que signifie vivre et grandir en tant que minorité aux États-Unis. Elle est femme, bisexuelle et d'origine étrangère. Le combat pour la justice raciale consécutif à la mort de George Floyd, elle l'a saisi à bras-le-corps. "C'est une lutte majeure et vitale. Il faut se battre pour les Afro-Américains, pour les femmes afro-américaines, pour les trans afro-américaines... Le pays, aujourd'hui, est en feu. Une véritable poudrière. Nous vivons dans une nation éclatée, quasiment en guerre. Et c'est difficile pour moi, en ce moment, de ne penser ne fût-ce qu'à autre chose que cette question-là." Elle ne cessera d'ailleurs d'y revenir tout au long de notre entretien. La raison de notre appel tient dans la diffusion en Belgique, en VOD Premium quelque peu tardive, de The Miseducation of Cameron Post, son dernier long métrage en date, qui n'est lui-même pas étranger, loin s'en faut, aux questions d'intolérance, d'exclusion et même d'oppression assassine. Adapté du roman d'apprentissage d'Emily M. Danforth, le film raconte en effet comment, au début des années 90, une adolescente aux fêlures intimes (Chloë Grace Moretz, inattendue), grisée par ses sentiments naissants pour une autre fille, va devoir intégrer un centre ultra-catholique de conversion thérapeutique ou plutôt de réorientation sexuelle destiné à "guérir" (sic) les jeunes de leur homosexualité, programmes d'évangélisation par la gymnastique et concerts de rock chrétien à l'appui. Primé à Sundance en 2018, ce deuxième long métrage fait, par bien des aspects, écho au précédent film de Desiree Akhavan, Appropriate Behavior, comédie très personnelle qui traitait déjà de la question de l'identité sexuelle d'une jeune femme et de la difficile acceptation de son entourage. "Avec The Miseducation of Cameron Post, je voulais faire un film qui parle d'abus et d'intolérance sans pour autant qu'il donne le sentiment d'asséner une vérité ou un message de manière assommante, explique la réalisatrice. Il s'agit avant tout d'un récit d'apprentissage qui traite d'amitié et du fait de réaliser à un certain âge que les adultes qui vous entourent n'ont pas plus de réponses que vous aux problèmes qui vous préoccupent. Si le sujet peut paraître austère, j'ai choisi de l'envisager comme un teen movie à la John Hughes, qui reste une très grande influence pour moi. Mon amour pour The Breakfast Club, Pretty in Pink ou Sixteen Candles n'a jamais diminué au fil des années. À vrai dire, le pur mélodrame ne m'intéresse pas. Il me semblait important qu'il y ait également de l'humour, de la douceur, du désir et que tout ça se marie dans une pulsion de vie." S'il lève le voile sans guère d'ambiguïté sur la violence d'un diktat normatif qui diabolise les pulsions en exacerbant dangereusement la confusion mentale des adolescents, le film le fait donc aussi avec une bienveillance voire, à l'occasion, un amusement quasiment désinvoltes, au risque d'ailleurs parfois de paraître un peu "léger" eu égard à la gravité du sujet traité. "Tout ce petit microcosme répressif repose sur un non-sens absolu, qui consiste à penser l'homosexualité comme un mal dont on peut se défaire, qui plus est via des règles et des techniques plus stupides les unes que les autres. Les ressorts de comédie qui sous-tendent le film découlent de cette absurdité bien réelle présidant au pitoyable petit lavage de cerveau tenté par ces centres de thérapie. Il est évidemment permis de s'en offusquer mais je crois qu'il est bon d'en rire également." Actrice à ses heures (on l'a vue notamment dans la quatrième saison de la série Girls), Desiree Akhavan travaille actuellement sur une autobiographie mais planche surtout sur le scénario de son prochain long métrage, qui traitera frontalement de la révolution islamique. "Le film sera tourné en farsi et m'a été inspiré par l'histoire de mes parents. L'action se déroule en 1978 et épouse le point de vue d'une jeune femme de 19 ans... Vous savez, c'est dingue, mes parents ont quitté l'Iran en 1979, soit cinq ans avant ma naissance, et aujourd'hui que je vis le mouvement Black Lives Matter de l'intérieur, je me rends compte à quel point tout ça est connecté. La violence, les manifestations, la lutte contre un pouvoir oppresseur pour faire valoir les droits les plus élémentaires... Tout ça résonne très fort en moi en ce moment."