Un film, Le Fils de Saul, a suffi à imposer László Nemes parmi les cinéastes incontournables de sa génération, le Grand Prix du festival de Cannes 2015, bientôt suivi de l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, couronnant un talent insolent qu'avaient salué des commentaires dithyrambiques. Trois ans plus tard, l'accueil fait par la Mostra de Venise à son deuxième long métrage, Sunset, est sensiblement plus réservé, et c'est un réalisateur quelque peu sur la défensive que l'on rencontre au Lido... "On peut voir le film comme la répétition d'une même scène, mais de manières différentes. Je l'ai conçu de façon semi-consciente, comme si je voulais représenter le mouvement des planètes dans l'espace, leur révolution suivant une chorégraphie oscillant entre lumière et ténèbres, qui correspond à la quête du personnage central tentant de trouver sa voie dans son labyrinthe personnel et celui induit par la situation. Pour moi, Sunset est une sorte de danse intégrant beauté et absence d'espoir, mais aussi des impressions éprouvées à la lecture de ...

Un film, Le Fils de Saul, a suffi à imposer László Nemes parmi les cinéastes incontournables de sa génération, le Grand Prix du festival de Cannes 2015, bientôt suivi de l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, couronnant un talent insolent qu'avaient salué des commentaires dithyrambiques. Trois ans plus tard, l'accueil fait par la Mostra de Venise à son deuxième long métrage, Sunset, est sensiblement plus réservé, et c'est un réalisateur quelque peu sur la défensive que l'on rencontre au Lido... "On peut voir le film comme la répétition d'une même scène, mais de manières différentes. Je l'ai conçu de façon semi-consciente, comme si je voulais représenter le mouvement des planètes dans l'espace, leur révolution suivant une chorégraphie oscillant entre lumière et ténèbres, qui correspond à la quête du personnage central tentant de trouver sa voie dans son labyrinthe personnel et celui induit par la situation. Pour moi, Sunset est une sorte de danse intégrant beauté et absence d'espoir, mais aussi des impressions éprouvées à la lecture de Kafka...", pose-t-il, pour en circonscrire le propos. Soit, dans la Budapest des années 1910, l'histoire d'Írisz Leiter, jeune femme lancée dans la recherche opiniâtre de son frère dans un monde sur le point de basculer dans le chaos. Un fil narratif maintenu obstinément dans de longs plans-séquences (Nemes est le digne héritier d'une école magyare allant de Miklós Jancsó à Béla Tarr) ressemblant parfois à des écrans de fumée. "Si votre objectif est de tout comprendre, vous vous êtes trompé d'adresse, grince-t-il. Je crois à un cinéma susceptible d'ouvrir des possibilités de voyage pour le spectateur, à condition que ce dernier soit prêt à laisser tomber les codes auxquels il a été habitué. Beaucoup de gens sont conditionnés par le cinéma d'aujourd'hui à un certain type d'histoire, tant dans les ressorts narratifs que dans l'approche des personnages ou leur interaction. Au risque d'échouer, j'essaie de présenter un film dans lequel le spectateur puisse se projeter." À contexte différent - Le Fils de Saul avait pour cadre un camp de la mort nazi en 1944-, approche voisine, le cinéaste collant au plus près de son protagoniste central, en un tourbillon happant le spectateur pour une expérience immersive. Une figure de style qui pourrait lui tenir lieu de signature. "Je m'intéresse aux expériences subjectives", souligne-t-il, prenant le contre-pied d'une tendance générale à la représentation objective. Et d'argumenter: "Pour moi, tout film devrait représenter un défi, jusque dans sa conception. Je n'ai aucun problème avec le pur divertissement, mais le cinéma se doit d'être inventif, quitte à déstabiliser quelque peu le spectateur. Nous sommes quelques-uns à continuer à le faire, même si nous sommes de moins en moins nombreux, à cause de la télévision qui, quand elle a commencé à financer le cinéma, a annihilé la soif pour de nouvelles façons de procéder. Les films ont trop tendance désormais à simplifier l'expérience des spectateurs." Reproche que l'on se gardera donc de formuler à l'encontre de Sunset, plongée volontiers opaque dans les méandres d'une époque-charnière, au crépuscule de l'empire austro-hongrois. "Cette époque nous dit quelque chose du monde d'aujourd'hui, relève László Nemes. Elle était porteuse de promesses, comme peut l'être la technologie de nos jours. Nous croyons fermement en nos capacités, et comme alors, nous n'envisageons pas la possibilité de notre propre destruction. C'est un motif qui se répète, et qui fait partie pour moi de la nature humaine. Quant à savoir ce qui, au plus fort de la sophistication, veut qu'une société passe en mode autodestructeur, ça reste à mes yeux un mystère..." Vaste sujet, en effet. Après Le Fils de Saul, Sunset vient aussi confirmer l'ancrage historique du cinéma de Nemes, un cinéaste enclin, manifestement, à revisiter les heures les plus sombres du passé de l'Europe, manière également, cela va sans dire, d'évoquer le présent. "Dans 20 ans, les histoires actuelles nous sembleront déjà bien éloignées, ironise-t-il. Je n'exclus pas de tourner un jour un film contemporain, si le matériel le requiert. Mais je suis attiré par le passé en raison de sa qualité visuelle également. Aujourd'hui, tout semble plus plat, ce qui ne signifie pas que le monde soit plus simple..."