Il est rare que les documentaires sur les coryphées de la pop accordent beaucoup d'attention aux danseurs. Ceux-ci enjolivent le visuel du spectacle et comblent les trous pendant les changements de tenues, mais ils fascinent rarement autant les fans et les médias que la star elle-même.
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Il est rare que les documentaires sur les coryphées de la pop accordent beaucoup d'attention aux danseurs. Ceux-ci enjolivent le visuel du spectacle et comblent les trous pendant les changements de tenues, mais ils fascinent rarement autant les fans et les médias que la star elle-même.Les sept danseurs du Madonna's Blond Ambition Tour, le spectacle retentissant de la star en 1990 (alors âgée de 31 ans) au Japon, aux États-Unis et en Europe, constituent une exception. Officiellement, la tournée était censée promouvoir l'album studio Like a Prayer et la bande-son de Dick Tracy, I'm Breathless, mais le spectacle multimédia mis au point jusque dans les moindres détails a sacré Madonna Reine de la Pop. Avant, son succès était un coup de chance pour les fabricants de lingerie Veritas et le tirage de Playboy, mais après, l'ambition incarnée est devenue l'ennemi numéro un du Vatican et de groupes religieux, les autorités locales ont hésité à interdire son spectacle et on s'est mis à étudier le cocktail de pop, politique, symboles religieux, sexe, féminisme et high art de Madonna à Harvard et à Princeton.Les fans se souviendront du soutien-gorge en pointe de Jean Paul Gaultier, de la scène de masturbation sur les notes de Like a Virgin et du langage fleuri pour lequel la BBC s'est vue obligée de s'excuser. Mais la star était aussi flanquée de jeunes hommes flamboyants: sept danseurs dont la plupart avaient eu une éducation classique. Une troupe multiculturelle dont le plus jeune n'avait pas vingt ans et dont six étaient ouvertement homosexuels. Jose Gutierez et Luis Camacho, déjà chorégraphes du clip Vogue, ont été découverts dans des clubs gays new-yorkais. Ou comme l'un d'entre eux le dit aujourd'hui, ils sont sortis "de la non-existence".Sur le podium, les sept jeunes danseurs se transforment en hermaphrodites, en "tritons" et en objets de désir. Dans les coulisses, le réalisateur de clips vidéo Alek Keshishian les a filmés pour le documentaire sorti un an plus tard à Cannes. In Bed with Madonna, un succès inédit dans son genre, a fait autant de bruit que la tournée lui-même. Grâce au narcissisme et à l'impertinence de Madonna, à l'ambiguïté entre les faits et la fiction et à la touche gay. Des pédés qui ne mâchent pas leurs mots, qui assistent au défilé de la Pride à New York en minishort et se roulent des pelles: en 1991, deux ans avant qu'Hollywood ne brise le tabou du sida avec le film Philadelphia, les danseurs de Madonna étaient des outsiders cinématographiques."J'avais onze ans et j'étais absolument fasciné par ce documentaire", raconte Reijer Zwaan. Le rédacteur en chef adjoint de l'émission d'actualité néerlandaise Nieuwsuur a contacté les danseurs avec la réalisatrice de documentaires Ester Gould pour tourner Strike a Pose. "Des garçons talentueux qui embrassent leur sexualité aussi ouvertement et fièrement et qui n'ont honte de rien, ces baisers passionnés: à l'époque, c'était osé et cela a touché toute une génération d'hommes. Particulièrement aux États-Unis où des politiciens conservateurs progressaient et où les homosexuels en prenaient pour leur grade. Comme beaucoup de fans, nous nous demandions ce qu'il était advenu des danseurs de Madonna 25 ans après, mais on a vite compris que ce n'était pas que de la nostalgie personnelle. Ces garçons ont inspiré et soutenu des gens dans le monde entier, et ce à un moment très vulnérable."Les danseurs racontent leur histoire dans ce "behind the scenes d'un behind the scenes". Du moins six d'entre eux, car Gabriel Trupin est décédé du sida en 1995 à l'âge de 26 ans et est représenté par sa mère dans le film. Les interviews révélatrices nuancent l'image assurée des garçons et le message émancipé de Madonna. Alors que sur le podium la devise était "express yourself", dans les coulisses, c'était secrets et honte.Ainsi, Trupin, qui n'avait pas encore annoncé son homosexualité quand le documentaire est sorti, a traîné Madonna devant la justice pour coming-out forcé - une affaire qui a finalement été réglée à l'amiable. Carlton Wilborn se montrait plus réservé au sujet de son orientation sexuelle devant les caméras et gardait le silence sur sa séropositivité. "Tout cette force et cette confiance en moi que j'émanais à l'époque, était une grosse farce", déclare Wilborn.Vingt-cinq ans plus tard, Strike a Pose montre des témoignages émouvants et des retrouvailles houleuses à la fin du film. "C'était notre idée évidemment, même si c'était important de respecter la vérité, explique Gould. Nous souhaitions raconter leur histoire, et c'est la raison pour laquelle tous les six ont mordu à l'hameçon. Entre-temps, ils repèrent de loin les journalistes qui cherchent les ragots et le sensationnalisme. Ces garçons refoulaient leurs émotions depuis si longtemps qu'inconsciemment, ils avaient besoin de tourner la page. Reijer et moi étions déjà assez impressionnés par les interviews séparées, mais les retrouvailles ont libéré encore bien plus d'émotions. La seule chose que nous ayons faite, c'est doser un peu leurs larmes, pour ne pas trop alourdir le film."