Étonnant parcours que celui de Charlène Favier, cinéaste autodidacte de 35 ans à peine que rien, ou presque, ne destinait à la réalisation. Née de parents moniteurs de ski, elle grandit entre Bourg-en-Bresse et Val d'Isère sans télévision, dans des paysages montagneux qui, très tôt, travaillent son imaginaire et lui donnent des envies de voyage. À la fin de l'adolescence, elle fait ses valises pour Londres où, sans même parler un mot d'anglais, elle intègre l'école de théâtre Jacques Lecoq. "C'est une école de mime, précise-t-elle. Les milieux artistiques m'attiraient beaucoup. On travaillait les masques, les gestes. Et tous les vendredis, on présentait une petite pièce en public. J'y ai appris à m'exprimer avec mon corps. C'était très intense. Je ne savais pas encore que je ferais un jour du cinéma, mais c'est cette dimension physique, corporelle, qui m'intéresse le plus dans la mise en scène aujourd'hui."
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Étonnant parcours que celui de Charlène Favier, cinéaste autodidacte de 35 ans à peine que rien, ou presque, ne destinait à la réalisation. Née de parents moniteurs de ski, elle grandit entre Bourg-en-Bresse et Val d'Isère sans télévision, dans des paysages montagneux qui, très tôt, travaillent son imaginaire et lui donnent des envies de voyage. À la fin de l'adolescence, elle fait ses valises pour Londres où, sans même parler un mot d'anglais, elle intègre l'école de théâtre Jacques Lecoq. "C'est une école de mime, précise-t-elle. Les milieux artistiques m'attiraient beaucoup. On travaillait les masques, les gestes. Et tous les vendredis, on présentait une petite pièce en public. J'y ai appris à m'exprimer avec mon corps. C'était très intense. Je ne savais pas encore que je ferais un jour du cinéma, mais c'est cette dimension physique, corporelle, qui m'intéresse le plus dans la mise en scène aujourd'hui." Dans la foulée, elle repart sur les routes: États-Unis, Japon, Népal... "Je vivais des trucs assez dingues. À tel point que, quand je rentrais, on ne voulait pas toujours croire aux histoires que je racontais. C'est comme ça qu'un jour m'est venue l'idée de filmer mes expériences. Pour qu'on arrête de croire que je raconte des craques (sourire)." Charlène Favier vit en Australie, dans une communauté hippie en plein trip new age, quand elle empoigne une caméra pour la première fois. "Je me suis dit qu'il fallait que je filme ces gens qui voulaient sauver le monde dans un esprit très libre." En résulte un documentaire, Is Everything Possible, Darling? (2010), qui fera son petit bonhomme de chemin mais jouera surtout le rôle de déclic pour la jeune femme. De retour en France, elle monte ainsi sans tarder sa propre société de production, à 25 ans seulement, et enchaîne les courts métrages et les docus. Elle a trouvé sa voie. Et se forme toute seule en se produisant elle-même. Quand elle commence à s'atteler à l'écriture de ce qui deviendra Slalom, son premier long métrage de fiction, Charlène Favier s'inspire à la fois de la cinégénie des paysages de son enfance et de ses propres expériences sportives. Judo, ski, ski nautique... Elle a touché à pas mal de choses et voit bien le potentiel dramatique qu'il peut y avoir à noyauter une histoire autour d'une relation entraîneur-entraînée. Elle intègre alors l'atelier de scénario de la Fémis pour se donner un cadre et une légitimité dans un milieu qui n'est pas le sien. Là, la dimension autobiographique inhérente à son projet se précise: plus jeune, Favier a subi des violences sexuelles dans le milieu du sport et Slalom prend peu à peu la forme du récit d'une emprise abusive. Soit l'histoire de Lyz (Noée Abita), adolescente de quinze ans qui vient d'intégrer une prestigieuse section ski-études de Bourg-Saint-Maurice où elle est coachée par Fred (Jérémie Renier), ex-champion devenu entraîneur bien décidé à tout miser sur elle. Galvanisée par ce soutien, la jeune femme s'investit sans compter, enchaînant les succès tandis qu'elle bascule insidieusement sous l'influence exclusive et toxique de Fred... Déterminée à ne rien sacrifier de toute la complexité qui peut sous-tendre une telle relation d'abus et de manipulation, Charlène Favier construit alors son film dans une alternance assez trouble de moments durs et doux, où la violence des actes et des mots côtoie aussi la bienveillance complice. "On a trop souvent tendance à simplifier les choses, à les caricaturer. Mais je trouve que si on veut vraiment parler de ce sujet, eh bien il faut pouvoir avoir les tripes d'aller explorer toutes les contradictions, toutes les ambivalences, tout ce qui fait finalement la complexité d'une telle situation. C'était hyper important pour moi de travailler la nuance. Slalom, c'est avant tout la rencontre de deux personnes un peu paumées. Lyz est jeune, innocente et ne connaît rien à rien. Fred, lui, est complètement détruit par le système de la compétition. On sent qu'il a une blessure, une fêlure, et qu'il va transférer sur elle son désir de réussite. Je ne voulais pas d'un film manichéen. Donc Fred, ce n'est pas juste un tordu, un serial abuseur. Je voulais humaniser ce personnage. Quant à Lyz, je voulais en faire autre chose qu'une simple victime. Pour moi, c'est aussi une héroïne, une gamine qui est forte, mais qui va s'accrocher à lui. Et à un moment, tout ça se mélange. Ils ne savent plus du tout ce qu'ils sont en train de faire. Et je crois que, bien souvent, c'est comme ça que se passent les choses quand elles dérapent." Slalom, par ailleurs, n'est pas qu'un film à thème, aussi brûlant et nécessaire soit-il. C'est également un objet plastiquement très travaillé où les scènes de compétition, riches en action pure et en adrénaline, impressionnent, tandis que s'articule un véritable langage chromatique. Deux couleurs dominent dans le film: d'abord majoritairement baignées de bleu, les images virent ainsi de plus en plus franchement vers le rouge à mesure que l'intrigue dérape. Bleu et rouge, donc. Soit les couleurs des portes sur les pistes de ski. "Oui, c'est super important pour moi, ça. J'adore les films esthétisants. Je sais bien que c'est un peu devenu un gros mot au cinéma, et pourtant moi j'aime ça. J'aime quand chaque plan évoque un tableau, quand l'image va venir dynamiter l'émotion du jeu. J'ai toujours envie que quelque chose explose. Le bleu, plus doux, presque chatoyant, domine d'abord, puis on fait arriver le rouge par petites touches, dans les costumes, dans le décor, via un éclairage... Jusqu'à ce qu'il envahisse tout. Le rouge renvoie au sang des règles de Lyz, bien sûr, mais c'est aussi une sorte de signal d'alarme. C'est le morcellement identitaire de l'adolescente. C'est l'emprise de Fred. Je voulais qu'il y ait une violence qui, graphiquement, s'impose au spectateur de manière presque insoutenable." Impossible, en outre, de ne pas penser ici à l'univers des contes en général et à celui du Petit Chaperon rouge en particulier. Très tôt dans le film, en effet, il est question d'un loup qui rôde dans les montagnes et qui se dérobe au regard de Lyz. Symboliquement d'abord, puis plus littéralement, la jeune femme, habillée de rouge quand elle s'enfonce dans la forêt enneigée, va être amenée à le voir, pourtant, ce loup, et à s'y confronter, cette dimension fantasmagorique induisant une sorte de mythologie de la montagne et du rapport obsessionnel qui lie les deux protagonistes. "Cette dimension très onirique me permet également de plonger le spectateur dans le monde de Lyz, dans ses émotions. Le monde de Lyz, c'est un monde forcément un peu surnaturel, déformé par le regard et la perception de l'adolescence. Il y a, je crois, quelque chose de très romantique propre à l'adolescence qui fait qu'on a souvent l'impression durant cette période que la nature reflète nos sentiments intérieurs, que les choses que l'on voit illustrent et correspondent aux choses que l'on ressent. Un dialogue se crée entre Lyz et son environnement. Il y a un photographe français que j'aime beaucoup et qui s'appelle Charles Fréger. Il travaille de manière très marquante sur cette question des monstres mythologiques. Petite, j'avais pour habitude de lire les contes de Grimm. J'avais envie de les reconvoquer ici dans toute leur cruauté, parce que c'est aussi la fin d'une certaine innocence que raconte Slalom."