Consacré il y a 20 ans déjà par Harry, un ami qui vous veut du bien, son second long métrage multi-césarisé, Dominik Moll s'est employé ensuite à prendre la tangente, qu'il adapte de manière modérément convaincante Le Moine, le roman gothique culte de Matthew Gregory Lewis, ou qu'il se mette en quête Des nouvelles de la planète Mars (François Damiens dans la peau d'un individu dont l'aspiration à la normalité générait invariablement le chaos). Il n'en va pas autrement aujourd'hui de Seules les bêtes, polar finaud gravitant autour de la disparition d'une femme dans les neiges du causse Méjean, un film inspiré du roman éponyme de Colin Niel qu'il a adapté avec son vieux complice d'écriture Gilles Marchand. "Plusieurs choses me parlaient dans ce roman, soupèse-t-il, alors qu'on le retrouve dans la villa servant de centre névralgique aux Journées des auteurs de la Mostra de Venise. D'abord, l'intrigue était racontée de façon assez inhabituelle, avec une structure à cinq points de vue, l'un des défis consistant à rendre objectifs ces récits à la première personne, et donc très subjectifs. Ensuite, il y avait les personnages, que j'aimais...

Consacré il y a 20 ans déjà par Harry, un ami qui vous veut du bien, son second long métrage multi-césarisé, Dominik Moll s'est employé ensuite à prendre la tangente, qu'il adapte de manière modérément convaincante Le Moine, le roman gothique culte de Matthew Gregory Lewis, ou qu'il se mette en quête Des nouvelles de la planète Mars (François Damiens dans la peau d'un individu dont l'aspiration à la normalité générait invariablement le chaos). Il n'en va pas autrement aujourd'hui de Seules les bêtes, polar finaud gravitant autour de la disparition d'une femme dans les neiges du causse Méjean, un film inspiré du roman éponyme de Colin Niel qu'il a adapté avec son vieux complice d'écriture Gilles Marchand. "Plusieurs choses me parlaient dans ce roman, soupèse-t-il, alors qu'on le retrouve dans la villa servant de centre névralgique aux Journées des auteurs de la Mostra de Venise. D'abord, l'intrigue était racontée de façon assez inhabituelle, avec une structure à cinq points de vue, l'un des défis consistant à rendre objectifs ces récits à la première personne, et donc très subjectifs. Ensuite, il y avait les personnages, que j'aimais beaucoup dans leur quête maladroite et parfois étrange d'un idéal d'amour qui mène finalement à un crime. Et enfin, il y avait la juxtaposition et la confrontation de deux mondes très différents, les Causses, enneigé, rural, avec ses fermes isolées, et Abidjan, grouillant de monde, avec ces arnaqueurs..." Soit la matrice d'une oeuvre insolite, jonglant avec les points de vue comme avaient pu le faire en leur temps Rashomon, d'Akira Kurosawa, ou Jackie Brown, de Quentin Tarantino, et ravalant son intrigue policière au rang de prétexte. "Si ça n'avait été qu'un whodunit, j'aurais eu du mal à l'assumer, sourit Moll en bon hitchcockien. Ça l'est un peu, mais les vrais enjeux sont ailleurs, le meurtre n'étant jamais que le point reliant ces histoires." À cet égard, le film aurait aussi bien pu s'appeler Des nouvelles de la planète Terre, tant il y a là comme la photographie décalée d'un présent tapissé de solitude sous couvert d'hyper-connexion. De là à voir dans Seules les bêtes un film sur la misère affective, il n'y aurait qu'un pas: "Il y a de ça, opine le réalisateur. Après, dire "voilà, c'est un film sur la misère affective", il y a plus sexy comme pitch. Mais cette composante existe, surtout dans certains coins ruraux très reculés. Dans le causse Méjean, ils organisent des foires aux célibataires, des rendez-vous pour que les gens se rencontrent, parce qu'ils sont tellement isolés et dans le travail qu'ils n'en ont pas l'occasion. Il y avait donc cet aspect-là, mais sans vouloir être dans la victimisation. Malgré la misère affective, ces personnages sont actifs, ils essaient de trouver une solution, que l'on approuve ou pas, Alice par l'adultère, Michel en projetant des choses sur un personnage d'Internet, Marion en rêvant d'amour idéal avec une femme plus âgée visiblement plus intéressée par le sexe, chacun a son moteur." S'il y est encore largement question de cybercriminalité sur arrière-plan de mondialisation -un volet que Dominik Moll a veillé à documenter en France comme en Côte d'Ivoire, question de légitimité- , Seules les bêtes se révèle ainsi être une mécanique aussi jouissive que bien huilée. Et le film de s'inscrire dans ce cinéma de genre dont le cinéaste est friand. "Je le considère comme un bon véhicule pour raconter des histoires, parce que -et ça vaut aussi pour les spectateurs-, il offre un cadre rassurant, on se sent un peu en sécurité du fait que c'est un genre, avec ses codes, etc. Après, l'intérêt, c'est d'en jouer, et de ne pas s'en tenir à ces codes au sens strict. Dans le cas présent, j'aimais bien travailler sur une structure inhabituelle pour voir ce qui allait en ressortir." Bien aidé par ses comédiens -l'impeccable Damien Bonnard, mais encore Denis Ménochet ou une étonnante Valeria Bruni Tedeschi-, le cinéaste réussit à imprégner ce polar glacial d'inquiétante étrangeté, une composante majeure de son cinéma. Jusqu'au Tu t'en vas d'Alain Barrière et Noëlle Cordier qui y gagne une résonance troubl(ant)e. "Avec Gilles, on avait pensé à un morceau des Bee Gees, avant de renoncer parce que c'était trop cher, et puis, ça ne marchait pas. C'est alors que Laurent Roüan, le monteur, m'a proposé cette chanson que je ne connaissais pas. J'aimais bien que ce soit un duo, et le texte, qui parle d'hiver, de solitude, de froid, collait bien. C'est une belle chanson, un peu ringarde, mais intéressante par son côté désuet et en même temps émotionnel. Pour le générique de fin, on a demandé à Bertrand Belin et Barbara Carlotti de la reprendre, j'aime beaucoup cette version." Dominik Moll n'a pas fini de nous surprendre...