"The Revolution introduced me to art, and in turn, art introduced me to the Revolution." La phrase a pour auteur Albert Einstein. Elle nous revient en mémoire à la lecture du programme de rentrée du cinéma Nova, écran à tête chercheuse de la cinéphilie bruxelloise. Septembre et octobre y seront donc placés sous le titre Ré/créations Révolutions, avec une sélection de films cultivant tout à la fois un esprit révolutionnaire au sens politique du terme et un sens de l'expérimentation formelle portant le fer de la contestation au coeur même du langage cinématographique. De quoi satisfaire rétrospectivement cette grande figure de l'anarchisme qu'était Emma Goldman, et qui lançait à ses camarades communistes: "Si je ne peux pas y danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution!" Et battre en brèche cette idée réductrice et pourtant tellement répandue qu'une révolution se doit d'être sérieuse comme la mort, de chasser toute joie et avec celle-ci l'ardeur créative d'une libre expression artistique(1). Au menu du Nova: une rétrospective de l'...

"The Revolution introduced me to art, and in turn, art introduced me to the Revolution." La phrase a pour auteur Albert Einstein. Elle nous revient en mémoire à la lecture du programme de rentrée du cinéma Nova, écran à tête chercheuse de la cinéphilie bruxelloise. Septembre et octobre y seront donc placés sous le titre Ré/créations Révolutions, avec une sélection de films cultivant tout à la fois un esprit révolutionnaire au sens politique du terme et un sens de l'expérimentation formelle portant le fer de la contestation au coeur même du langage cinématographique. De quoi satisfaire rétrospectivement cette grande figure de l'anarchisme qu'était Emma Goldman, et qui lançait à ses camarades communistes: "Si je ne peux pas y danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution!" Et battre en brèche cette idée réductrice et pourtant tellement répandue qu'une révolution se doit d'être sérieuse comme la mort, de chasser toute joie et avec celle-ci l'ardeur créative d'une libre expression artistique(1). Au menu du Nova: une rétrospective de l'oeuvre d'Armand Gatti autour de son formidable El Otro Cristóbal, et deux révélations toutes récentes avec l'inclassable et passionnant Rey de Niles Atallah, et le percutant documentaire de Matthieu Bareyre L'Époque. Plus une sélection d'autres films révolutionnaires, un workshop et des animations musicales. C'est à l'invitation de Fidel Castro et sur recommandation d'Ernesto "Che" Guevara qu'Armand Gatti fut invité à Cuba en 1962 pour y tourner un film destiné à représenter ce pays au Festival de Cannes l'année suivante. Tourné en pleine crise des missiles et sous un blocus qui complique bien des questions techniques, El Otro Cristóbal tient tout à la fois de l'allégorie politique, de la farce et de la fable, du film musical aussi. Un dictateur renversé y gagne le Ciel pour rétablir son pouvoir tandis qu'un prisonnier libéré (l'acteur français Jean Bouise) mène la révolte contre lui et ses alliés représentant des compagnies américaines. Le film fut bien présenté à Cannes en 1963, mais sa diffusion fut ensuite longuement bloquée en France et donc aussi chez nous où il est resté inédit. La diffusion par le Nova de cet ovni tout à la fois engagé, carnavalesque, semé d'images dingues, est un événement. D'autres films de Gatti, dont le remarquable L'Enclos sur l'univers concentrationnaire nazi, l'accompagnent très utilement. On parle désormais régulièrement des "terres rares", ces métaux devenus matières premières stratégiques. Mais il faudrait aussi parler d'images rares, comme celles du très original et fascinant Rey, l'histoire du Français qui voulait devenir roi de Patagonie. Réalisé en 2017 par Niles Atallah, c'est un voyage physique et mental sur les pas d'un certain Antoine de Tounens (né sans la particule...), modeste avoué de la province française (la Dordogne), qui traversa l'océan avec l'ambition de fonder un État pour le peuple indigène des Mapuche, en conflit avec l'armée chilienne. Et aussi de devenir le souverain de cet État d'Araucanie et de Patagonie. Un personnage réel, auquel Werner Herzog aurait pu s'intéresser, et qu'Atallah filme comme dans un rêve éveillé. Aventure et texture offrent dans Rey une rime riche! Aventure car la saga de l'excentrique français est bien rocambolesque. Texture parce que les images font l'objet d'un traitement expérimental poétique et organique. Le cinéaste a notamment enterré des bobines de pellicule 16 mm dans le sol humide pour qu'elles y subissent des altérations avant d'être déterrées et utilisées... Sur un récit colonial singulier, décalé, Rey crée ses propres formes uniques et oniriques avec une intensité rare. Contraste aigu avec le troisième événement du programme, le documentaire L'Époque de Matthieu Bareyre. Lequel nous emmène dans la nuit parisienne, à la rencontre de jeunes qui préfèrent au sommeil la fête et les désirs de changement. "Même les Pokémons trouvent que l'époque est morne", dit un graffiti sur un mur, dans un film revenant régulièrement sur la place de la République où se tenait Nuit Debout, manifestation permanente provoquée par la loi Travail. Les jeunes s'expriment à fond, de manière contradictoire souvent mais avec en constante l'alternative entre chemins obligés et sentiers de traverse, entre le rêve d'un autre monde et la réalité de la société. Un film qui respire et inspire, à découvrir dans une programmation annonçant encore des films anciens et emblématiques comme Queimada de Gillo Pontecorvo (1969), Soy Cuba de Mikhail Kalatozov (1964), La Commune (Paris 1871) de Peter Watkins (2000), Agnus Dei de Miklos Jancsó (1971) et Le Festival panafricain d'Alger de William Klein (1969). Autant d'oeuvres ouvertement politiques ne perdant pas de vue que la révolution est aussi dans l'art lui-même, pas seulement dans les idées qu'il peut véhiculer. (1) Intitulée Rouge, une récente et passionnante exposition parisienne (au Grand Palais) rappelait quelle exubérance artistique accompagna la révolution russe, et combien fut brève cette ère de liberté avant que la chape de plomb de la censure soviétique ne rappelle les artistes à l'ordre, faisant taire ces derniers, au prix de leur vie parfois...