Haut perchée sur son socle, la chimère nous regarde de ses yeux fixes et lourdement fardés. La créature fantastique de Harpya est une des attractions majeures de la section réservée par le Mu.Zee d'Ostende au grand cinéaste d'animation Raoul Servais. "Cette jeune dame a beaucoup voyagé, elle a fait le tour du monde!", constate avec un sourire pensif l'artiste de 90 ans à propos de sa formidable harpie. Le film lui a valu la Palme d'or du court métrage au Festival de Cannes, en 1979, et agrandi à l'échelle mondiale une réputation déjà bien ancrée dans le monde du cinéma depuis le tournant de la décennie. En 1980, Harpya est entré dans la liste -établie par la critique internationale- des 20 meilleurs films d'animation de tous les temps.

Sa passion pour le 7e art, Raoul Servais l'a ressentie très tôt, comme l'atteste un autre objet crucial exposé au Mu.Zee: sa toute première caméra, bricolée à partir... d'une boîte de cigares vide; "C'est peut-être l'objet de l'ensemble qui me tient le plus à coeur, commente le cinéaste. C'est avec elle que j'ai tourné mes premiers essais de dessins animés." Servais ressent comme "un très grand honneur" de voir son oeuvre exposée tout à côté des salles consacrées à James Ensor et à Léon Spilliaert. Sa passion du cinéma, il la doit à son père. "C'était un grand cinéphile, il possédait une armoire pleine de bobines 9mm1/2 avec tous les classiques. Et dès mes quatre-cinq ans, chaque dimanche, il présentait un programme: un long métrage, muet bien sûr, un Charlie Chaplin et un dessin animé de Félix le Chat (1). À cette époque, je griffonnais déjà beaucoup. Et je détestais le fait que mes dessins ne bougeaient pas! Je voulais comprendre ce mystère, cette magie des dessins qui prenaient vie quand papa tournait la manivelle du projecteur. Alors, quand mon père n'était pas là, j'allais dans son armoire, je sortais un Félix le Chat et je déroulais la bobine en espérant comprendre..."

Servaisgraphie

Quelques années plus tard, alors qu'il est étudiant à l'Académie des Beaux-Arts de Gand, un de ses professeurs ("un homme très remarquable") bricola pour lui la petite caméra en bois de boîte à cigares. "Il savait que je n'avais pas les moyens et outre la caméra, il me laissait faire mes premières tentatives, en filmant image par image. Un jour, dans sa cave, il a projeté mon film et pour la première fois, j'ai vu mes dessins qui bougeaient. Ils ne bougeaient pas très bien, mais ils bougeaient quand même! (rires)" Bientôt, Raoul Servais entreprend son premier vrai court métrage, intitulé Les Lumières du port... qui allait remporter d'emblée le Grand Prix du Festival d'Animation d'Anvers. "Ce fut un très long travail, mené pendant mes heures de liberté, pendant les vacances, avec l'aide bénévole de ma famille et de quelques amis." Une contrainte qui n'allait en fait jamais se lever. Car le plus extraordinaire, sans doute, est que Servais ait réalisé la totalité de son oeuvre tout en occupant un job à plein temps, celui d'enseignant dans l'école d'art gantoise où lui-même avait étudié et dont il allait créer personnellement la section consacrée à l'étude du cinéma d'animation, en 1963.

Chromophobia, Sirène, Goldframe, Opération X-70, Pégasus allaient notamment naître ainsi, d'une passion et d'une débrouillardise appuyées sur l'invention de la "servaisgraphie", procédé unique permettant d'incruster des personnages réels dans des décors graphiques, tout en améliorant la qualité de ces décors et... en permettant une vitesse de travail inédite. Harpya est issu de cette technique révolutionnaire, avec le succès que l'on sait. Même si Raoul Servais était convaincu, à la fin de sa réalisation, que c'était un film... raté! "Je ne suis jamais satisfait par ce que je fais...", lâche celui qu'on a parfois rapproché des surréalistes mais qui se voit "plus proche en fait du réalisme magique".

Lui qui eût douze ans au tout début de la Seconde Guerre mondiale ne cache pas que cette période d'occupation nazie, de souffrance et de résistance "fut fondatrice" pour une oeuvre où la dénonciation des totalitarismes -politiques mais aussi économiques et médiatiques- deviendrait récurrente. Et qui s'inscrit pleinement dans le mouvement de remise en cause de l'ordre établi (État, Église, armée, capitalisme) que porta la décennie 1965-1975. " Je n'ai jamais aimé ceux qui marchent au pas", explique Servais, qui nous raconte un souvenir marquant de la guerre. "Un officier de la Luftwaffe passait devant notre maison réduite en cendres. Ma mère, qui était très courageuse, l'a interpellé en allemand pour lui demander pourquoi on nous avait bombardés. L'officier a répondu: "Parce que votre maison était dans le quartier juif. "Ça résonne encore en moi." Comme est inoubliable l'anecdote survenue à quartorze ans, à l'Athénée d'Ostende, quand la Gestapo se saisit du jeune Servais pour avoir dessiné à la craie dans la salle de gymnastique un énorme "V" en hommage à Churchill. "C'est le préfet qui m'a sauvé la vie en intervenant pour me menacer des pires punitions. Il était tellement impressionnant que les gestapistes sont partis, se disant que j'allais passer un très mauvais quart d'heure, pire peut-être qu'avec eux! (rires)"

Raoul Servais aime raconter, transmettre, lui dont les talents d'enseignant ont marqué plusieurs générations d'étudiants. "La révolution digitale donne aujourd'hui aux jeunes des possibilités incroyables d'exprimer leur talent, conclut le cinéaste. Incapable de maîtriser moi-même ces techniques, je fais appel à eux pour m'aider. Une vraie leçon de modestie quand le maître redevient un étudiant innocent!"

(1) Personnage créé en 1919 par Otto Messmer et Pat Sullivan.

À voir sans faute: Les salles consacrées à Servais (depuis juillet dernier) au Mu.Zee d'Ostende, www.muzee.be; Le coffret DVD reprenant tous les courts métrages du cinéaste, idéalement restaurés par la Cinémathèque royale de Belgique, www.cinematek.be