On dit du terme Qumra, utilisé en son temps par le mathématicien, philosophe et physicien arabe Alhazen, qu'il est à l'origine du mot caméra. Il désigne aussi, depuis 2015, une plate-forme professionnelle et créative initiée par le Doha Film Institute (DFI). Et qui vise à encourager, sous la direction artistique du réalisateur palestinien Elia Suleiman (Intervention divine), l'émergence d'une nouvelle génération de cinéastes du monde arabe et au-delà, l'accent y étant mis sur les auteurs de premiers et deuxièmes films. Ainsi lors d'une troisième édition qui réunissait du 3 au 8 mars dernier les porteurs des 34 projets retenus (25 longs métrages et 9 courts, d'origines variées et à des stades de développement divers) et une centaine de professionnels du monde entier, représentant les différents secteurs de l'industrie. Sans oublier, last but not least, cinq maîtres incontestés -les réalisateurs Bruno Dumont, Asghar Farhadi, Lucrecia Martel et Rithy Panh ainsi que le producteur Paulo Branco-, venus partager leur expérience le temps de master class ouvertes au public, au même titre que les projections de films ayant reçu le soutien du DFI.
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On dit du terme Qumra, utilisé en son temps par le mathématicien, philosophe et physicien arabe Alhazen, qu'il est à l'origine du mot caméra. Il désigne aussi, depuis 2015, une plate-forme professionnelle et créative initiée par le Doha Film Institute (DFI). Et qui vise à encourager, sous la direction artistique du réalisateur palestinien Elia Suleiman (Intervention divine), l'émergence d'une nouvelle génération de cinéastes du monde arabe et au-delà, l'accent y étant mis sur les auteurs de premiers et deuxièmes films. Ainsi lors d'une troisième édition qui réunissait du 3 au 8 mars dernier les porteurs des 34 projets retenus (25 longs métrages et 9 courts, d'origines variées et à des stades de développement divers) et une centaine de professionnels du monde entier, représentant les différents secteurs de l'industrie. Sans oublier, last but not least, cinq maîtres incontestés -les réalisateurs Bruno Dumont, Asghar Farhadi, Lucrecia Martel et Rithy Panh ainsi que le producteur Paulo Branco-, venus partager leur expérience le temps de master class ouvertes au public, au même titre que les projections de films ayant reçu le soutien du DFI. Soit, réparti entre le souq Waqif et l'exceptionnel Musée d'Art islamique déposé par l'architecte Ieoh Ming Pei sur la baie de Doha, une sorte de vaste laboratoire cinématographique. Et le complément tout trouvé à une stratégie qui a vu le DFI se multiplier sur le front de la (co)production. L'institution qatarie s'est ainsi affirmée à l'échelon national, régional, et international, étant la partenaire financière, tout récemment encore, d'oeuvres comme Le Client d'Asghar Farhadi, Oscar du meilleur film étranger, ou Divines de Houda Benyamina, Caméra d'or lors du dernier festival de Cannes. Avant de faire l'événement sur la Croisette puis sur Netflix, Divines comptait -au même titre par exemple que Mimosas d'Olivier Laxe et Dégradé de Tarzan et Arab Nasser, découverts tous deux à la Semaine de la critique cannoise- parmi les films ayant bénéficié de l'apport de Qumra, auquel il participait à l'état de projet en 2016 sous le titre Bastard. Une réussite exemplaire donc, et ne demandant qu'à se répéter à la faveur d'un millésime 2017 qui alignait des projets de longs métrages d'horizons et à des degrés d'avancement divers. Ainsi, parmi les films au stade initial de développement, de The Other Wife, de la cinéaste qatarie Meriem Mesraoua, l'histoire d'une femme engageant une seconde épouse pour son mari afin de conforter son statut, avec bientôt des dommages collatéraux; de The Return, du Syrien Meyar Al-Roumi, accompagnant le retour au pays d'un Syrien exilé en France venu enterrer son frère mort dans le conflit ravageant le pays; ou encore de Solo, du Tunisien Mehdi Hmili, suivant une femme arrêtée pour adultère et se lançant, à sa libération, à la recherche de son fils dans les bas-fonds de Tunis. Et l'on pourrait en mentionner d'autres, comme Hunting Season de la réalisatrice argentine Natalia Garagiola, ou The Journey de l'Irakien Mohamed Jabarah Al-Daradji, en phase de postproduction ceux-là, et non moins en prise sur un contexte social et un réel mouvants. C'est là, en effet, l'une des ambitions de la manifestation qui, comme le rappelle Fatma Al Remaihi, la directrice du DFI, est "à la recherche de nouvelles voix, de talents émergents racontant des histoires inédites et importantes qui résonnent avec le monde".Le slogan barrant la communication de Qumra est à cet égard éloquent, qui annonce: "A Space for New Voices in Cinema".Que nombre de ces voix soient féminines n'est ni anodin ni le fruit du hasard: "Une caractéristique du Qatar, c'est que les femmes n'y ont jamais été autant responsabilisées, poursuit Fatma Al Remaihi. Nous avons accès à l'éducation depuis les années 50 ou 60, mais désormais les femmes y sont majoritaires et elles sont plus représentées dans le secteur créatif, où elles jouissent d'une liberté leur permettant de s'exprimer. Les femmes ont beaucoup de choses à dire, et le cinéma est l'un des meilleurs canaux pour le faire.""La société exerce une pression plus forte sur les hommes, par rapport aux professions artistiques qui sont neuves et ne génèrent pas encore un respect automatique, renchérit Hanaa Issa, en charge des fonds cinématographiques au DFI. Dans le monde arabe, les gens se soucient encore de ce que pensent leurs parents. Il y a un élément sociétal et les attentes, s'agissant de ce que l'on considère comme la réussite, sont moindres à l'égard des femmes. Avec une dimension ironique, parce qu'elles peuvent, du coup, investir le champ créatif avec une plus grande liberté. Par nature, elles y apportent une certaine poésie, et des affinités artistiques bienvenues."Rawda Al-Thani est l'une de ces nombreuses cinéastes du cru. I Have Been Watching You All Along, son premier court métrage, qui a bénéficié d'une bourse du DFI, a marqué les esprits. Le film sans paroles est de toute beauté il est vrai, qui s'aventure dans les travées d'un cinéma abandonné de Doha, le Gulf, sur les pas d'une jeune femme semblant braver là quelque interdit, pour y faire flotter une onde de liberté. Sélectionné à Qumra, son second court, Reem Planted a Flower, est en cours de préparation et la réalisatrice évoque l'intérêt d'une plate-forme professionnelle et informelle à la fois: "Qumra représente un espace formidable pour nouer des liens avec des cinéastes, originaires pour la plupart de la région, et partager des expériences. J'ai pu également y participer à des sessions de groupes avec des représentants de festivals et des distributeurs du circuit art et essai qui nous disent leurs attentes en matière de courts. C'est intéressant de savoir où votre film pourra aller ensuite. (...) Un feedback positif peut encourager à préserver sa voix. Le format court permet de développer sa personnalité: je sors d'une réunion avec Maike Mia Höhne, la curatrice de Berlinale Shorts, qui m'a confirmé que l'essentiel, pour de jeunes cinéastes, était de trouver sa voie et de persévérer, l'argent n'étant pas primordial quand on tourne des courts."Auteur du documentaire de création Agnus Dei, un projet au stade de la postproduction faisant des combats de moutons une métaphore de la société algérienne, le cinéaste suisse-algérien Karim Sayad, va dans le même sens quand il parle des rencontres faites à Doha: "Les premiers regards extérieurs sur le projet nous ont permis de prendre le pouls de son potentiel. Et puis, l'avis d'un expert m'a beaucoup aidé pour la suite: je suis en montage depuis quatre mois et cette personne a identifié ce sur quoi je butais. Qumra est important dans mon cheminement de réalisateur. On rencontre des cinéastes de tout le monde arabe et des réalisateurs qui partagent tous une certaine urgence, c'est enrichissant..."Si l'apport est indéniable pour les cinéastes participants, dont les projets, à défaut de toujours aboutir, peuvent bénéficier d'un aiguillage bienvenu quand ils ne trouvent pas là un soutien matériel, l'échange n'est pas à sens unique. Invitée à titre d'experte, la productrice belge Diana Elbaum, de Entre Chien et Loup (partenaire notamment de Sam Garbarski, mais aussi de certains films de Mahamat-Saleh Haroun, et encore associée dernièrement à Elle, de Paul Verhoeven), souligne de son côté "l'intérêt de rencontrer des cinématographies que l'on connaît peu, celles du Maghreb et Moyen-Orient". Avec pour corollaire une "ouverture sur un cinéma global, avec des histoires à raconter, comme dans toute région en tourment perpétuel. La qualité est au rendez-vous, les projets ont déjà passé plusieurs filtres. Il y a ici des talents en devenir et une formidable énergie. C'est un privilège incroyable d'être invitée, de rentrer dans ces histoires, d'entendre une autre voix et d'apprécier combien ce regard est important, et fait sens dans le monde."Et d'évoquer une effervescence créative lui rappelant celle de l'Iran dans les années 80. Le producteur portugais Paulo Branco ne dit pas autre chose: "L'intérêt, pour moi, c'est de connaître les forces vives de la région, de savoir comment les jeunes cinéastes peuvent faire exister leurs films ici, et de voir ce qui se passe au niveau du cinéma au Moyen-Orient. De temps en temps, un continent ou un pays apporte quelque chose de nouveau. Cela s'est passé dernièrement avec le cinéma roumain, et dans le passé avec le Brésil ou l'Iran. Ce que je cherche à savoir, c'est si, alors que le cinéma européen est de plus en plus formaté malgré la multiplication des sources de financement, ce n'est pas le contraire ici. L'avantage de pays comme celui-ci, c'est qu'un marché local ne pourra jamais y faire exister un cinéma en termes industriels. Du coup, il y a une liberté, parce qu'ils ne sont pas soumis à cette contrainte des chiffres, même s'il faut voir quelles sont celles auxquelles ils doivent faire face..." Le vent est porteur, en tout cas, et le nombre de productions qataries inscrites au Qumra n'a jamais été aussi élevé: "L'industrie évolue et va de l'avant, observe Fatma Al Remaihi. Nous avons plus de projets en développement que jamais auparavant. C'est une évolution naturelle mais il faudra encore attendre quelques années pour que des artistes aient suffisamment d'expérience pour exporter l'histoire qatarie. Comme l'a dit Bruno Dumont lors de sa master class, plus une histoire est locale, plus elle est universelle. Nous souscrivons totalement à cette approche, voilà pourquoi nous tenons à nourrir leur voix et leur talent..."