Primo, que la réalité dépasse toujours la fiction. À part un générateur automatique de scénarios ou ce grand fou de Sacha Baron Cohen, on voit mal qui aurait pu imaginer une histoire à coucher dehors pareille sans déclencher des rires moqueurs.

Secundo, que le géant de fer pourrait bien être en papier. Des hackers fonctionnaires (!) nord-coréens ont trouvé le talon d'Achille de l'ennemi américain: Internet. "Tu périras par où tu as péché", disent les Ecritures. Sans être exagérément superstitieux ou client de sermons, que l'outil de propagande du modèle capitaliste soit aussi la porte d'entrée du poison qui pourrait lui être fatal a quelque chose de cocasse. On dirait presque une version numérique de la Guerre de Troie. Mais qui aurait été contaminée par un virus diabolique, le rôle de Robin des bois étant dévolu à un dictateur sanguinaire.

The Interview: la démocratie a plus à perdre que le leader coréen n'a à gagner

Tertio, que Kim Jong-un n'a pas d'humour, mais ça on s'en doutait.

Quarto, que le fric est bien le nerf cynique de la guerre contemporaine. Si Sony a baissé sa culotte, c'est moins par peur du piratage que pour ne pas perdre encore plus d'argent en promo, marketing, etc. alors que les exploitants de salles avaient annoncé qu'ils ne diffuseraient pas The Interview suite aux menaces d'attentat des -mal nommés- Guardians of peace. La volte-face de Sony aujourd'hui (aux dernières nouvelles, le film sortira finalement bien aux Etats-Unis) est un aveu: il a suffi que 250 salles indépendantes se mobilisent, et garantissent donc la diffusion du brûlot, pour que le studio retourne sa veste. Défendre la liberté de création jusqu'au bout, avec le risque éventuel de ne pas trouver d'écrans, aurait été nettement plus honorable...

Quinto, que la démocratie a plus à perdre que le leader coréen n'a à gagner. Quand on cède une fois aux ravisseurs, il faut s'attendre à voir se multiplier les prises d'otage. Première victime collatérale: Guy Delisle. Le dessinateur a appris que l'adaptation de sa BD Pyongyang par un studio américain passait à la trappe.

Et enfin, sexto, que la liberté d'expression dont tout le monde se gargarise ne fait pas le poids quand des "intérêts supérieurs", sous-entendus économiques ou diplomatiques, sont en jeu. Alors que, rappelons-le, ce principe n'est pas un avenant au contrat social, une sorte de concession, il en est l'une des clés de voûte! Ce que Churchill avait résumé par une de ces phrases ironiques dont il avait le secret quand, au lendemain de la guerre, à des militaires courroucés qui lui demandaient pourquoi il avait coupé dans leur budget et pas dans celui de la culture, il avait répondu: "Pourquoi nous sommes-nous battus alors?"

Pour préserver cet héritage, les digues de mots ne suffisent pas. Il faut des gestes forts et de l'argent public. Ce qui nous ramène à la situation en Belgique, au terme d'une année où la culture a trinqué, ce dont nous nous sommes émus régulièrement ici. Pour boucler la boucle, dans le numéro de Focus qui paraît ce 26 décembre, nous avons donc voulu donner la parole aux principaux intéressés. Philippe Sireuil, Thomas Gunzig, Laurent Busine, Denis Bajram, Benoît Mariage et Gil Mortio partagent leurs inquiétudes, espoirs, déceptions, et rappellent l'une des raisons d'être de l'art sous toutes ses formes: donner du sens. Ce que l'on continuera de faire à notre modeste échelle en 2015. Bonne année à tous!