Qu'elles résident dans les institutions, la politique internationale, les scènes militantes, médiatiques ou intellectuelles, ces deux failles telluriques reconfigurent les manières de voir ou ressentir le monde, au risque de mettre notre pensée, notre raison et donc nos libertés sous écrous. Radicalisme, résistance, exploitation, émancipation et bouleversement des lignes ont été au coeur d'une année particulièrement chargée en la matière. Comme ses débats au diapason et ses concerts qui célèbrent les anciens (Les Négresses Vertes, Hubert-Félix Thiéfaine, dEUS, Horace Andy...) et les nouveaux (Odezenne, Kompromat, Bagarre...), la programmation documentaire du festival a la même valeur de liant, opérant un point de vue panoramique sur ces questions cruciales. Sélection en quatre points.

Festival des Libertés, du 17 au 26/10 au Théâtre National Wallonie-Bruxelles. Programme, infos et réservations: www.festivaldeslibertes.be

Lettre à Théo ***(*)

Documentaire d'Élodie Lélu. Le 17/10 à 18h30.

Le 24 janvier 2012, le cinéaste Théo Angelopoulos (Le Regard d'Ulysse, L'Éternité et un jour) décédait en plein tournage de son quinzième film, consacré à la crise grecque. Sa collaboratrice Élodie Lélu lui adresse une lettre qui s'apparente à un testament post-mortem, apocryphe, fidèle au regard et au langage du réalisateur. Elle reprend l'ouvrage là où Angelopoulos l'avait laissé, montrant un réel que ce dernier avait pressenti à travers son oeuvre: un pays abîmé, l'arrivée massive de réfugiés, coincés au pays de Périclès par la fermeture des frontières. Avec un sens du réalisme magique, Élodie Lélu montre les stigmates de la crise grecque, qui est aussi forcément la nôtre, les citoyens qui résistent à cette fatalité tout en s'ouvrant aux nouveaux arrivants. "J'ai vu, Théo, le visage des Grecs de demain, le visage de ceux qui bientôt se sentiront plus d'ici que d'ailleurs", dit-elle en voix off. En contrepoint, celle d'Angelopoulos évoque, tel Ulysse, l'arrivée après un long voyage, une sorte de paix, de réconciliation, de sérénité, d'éternel retour, une odyssée filmique et initiatique pour se connaître et connaître le monde, dans un balancement qui tient lieu de phare et de possible salut.

Bellingcat. Truth in a post-truth world ***(*)

Documentaire de Hans Pool. Le 21/10 à 18h30.

Fake news, alternative facts, whistleblower... la novlangue médiatique exemplifie notre époque de confusion. Alors que le discrédit et les coupes de budget ne cessent de frapper la presse dite "traditionnelle", que les propagandes étatiques et les infos confusionnistes et manipulées inondent le Web, des tentatives de journalisme d'investigation rigoureux, mettant à profit les nouvelles technologies et les failles des discours officiels, voient le jour. L'une d'entre elles s'incarne dans le réseau Bellingcat. Reporters indépendants, spécialisés open source, contribuent à clarifier, démentir, approfondir les news qui se répandent en ligne ou qui en sont absentes. Bellingcat a traité des affaires sensibles telles que le crash du vol MH17, l'empoisonnement de l'agent double britannique Sergei Skripal, la guerre en Syrie, les émeutes suprématistes de Charlottesville. Reprenant un peu des codes des thrillers d'espionnage façon Jason Bourne, Hans Pool fait de ces geeks les nouveaux justiciers autodidactes 2.0, chargés de trier le bon grain de l'ivraie.

Ghost Fleet ****

Documentaire de Shannon Service et Jeffrey Waldron. Le 22/10 à 18h30.

Officiellement, l'esclavage est interdit dans le monde, depuis 1966 et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Pourtant, à l'abri des regards du monde "civilisé", des archipels de servitude et de marchandisation de l'humain persistent, prospèrent, nourrissant nos propres besoins de consommations. En Indonésie, des hommes sont enlevés et parqués dans des bateaux, mis en esclavage pour pêcher les fruits de mer dont raffole le monde. Magnifiquement stylisé, développant une dramaturgie aussi prenante qu'une fiction, Ghost Fleet part à l'écoute d'un groupe d'activistes basé à Bangkok, mené par la pugnace Patima Tungpuchayakul, qui n'a de cesse de révéler ces fantômes qui crèvent littéralement dans les angles morts de l'économie mondialisée. De tenter de les ramener chez eux, tout en nous ouvrant les yeux sur la complaisance et la corruption des institutions locales. Un film poignant, questionnant, un cri d'alarme beau comme un chant de larmes, rempli de force et de lumière.

Free Men ***(*)

Documentaire d'Anne-Frédérique Widmann. Le 24/10 à 20h15.

Emprisonné depuis ses 18 ans, Kenneth Reams était alors le plus jeune détenu de l'État de l'Arkansas. Il vit depuis 25 ans en isolement, dans le couloir de la mort où une portion non négligeable des détenus végètent à la suite d'erreurs judiciaires. La réalisatrice suisse Widmann filme les hors-champs des prisons de haute sécurité, rencontre les ex-détenus miraculés, libérés suite à la révision de leur procès. Avec Kenneth, elle ne parle que par téléphone, écho lointain qui donne un grain presque familial, mélancolique au propos. Elle rappelle la violence symbolique des jurys composés en majorité de Blancs, de la politique du chiffre, des conditions de détentions. Kenneth, lui, a repoussé les murs de sa cellule: peintre (exposé à Londres), poète et organisateur d'événements artistiques, il a réussi à transformer l'angoisse de la réclusion, sa folie, sa violence, son sommeil, en un festin de sens. Un message de résilience qui explose les enceintes des prisons, réelles ou symboliques, et expose l'absurdité d'un système qui pérennise les modèles de domination.