Une carrière de comédien peut parfois tenir à peu de choses. Ainsi, Pierre Deladonchamps, Nancéen monté sur Paris au début des années 2000 qui, après des études au cours Florent suivies de désillusions en cascade, décide de renoncer lorsque se présente, impromptu, le premier rôle de L'inconnu du lac, le film d'Alain Guiraudie. Nous sommes en 2013, et son parcours vient de prendre un tour décisif, César du meilleur espoir à la clé. Et les propositions de se succéder dans la foulée, qui le verront tourner entre autres avec Philippe Claudel (Une enfance), Tran Anh Hung (Eternité) ou Philippe Lioret (Le fils de Jean), en attendant Christophe Honoré dont il partage aujourd'hui l'affiche de Plaire, aimer et courir vite avec Vincent Lacoste.
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Une carrière de comédien peut parfois tenir à peu de choses. Ainsi, Pierre Deladonchamps, Nancéen monté sur Paris au début des années 2000 qui, après des études au cours Florent suivies de désillusions en cascade, décide de renoncer lorsque se présente, impromptu, le premier rôle de L'inconnu du lac, le film d'Alain Guiraudie. Nous sommes en 2013, et son parcours vient de prendre un tour décisif, César du meilleur espoir à la clé. Et les propositions de se succéder dans la foulée, qui le verront tourner entre autres avec Philippe Claudel (Une enfance), Tran Anh Hung (Eternité) ou Philippe Lioret (Le fils de Jean), en attendant Christophe Honoré dont il partage aujourd'hui l'affiche de Plaire, aimer et courir vite avec Vincent Lacoste. Honoré - Deladonchamps, il y a là, à l'autopsie, comme une évidence, tant l'acteur illumine un film où il campe un écrivain se consumant du sida lorsqu'il rencontre un étudiant breton (Lacoste), premier et dernier amour entamant là un ballet déchirant. Un rôle majuscule qui ne lui était pourtant pas destiné, Louis Garrel étant initialement attaché au projet avant de se désister, Pierre Deladonchamps étant invité à le remplacer au pied levé. D'autres s'en seraient formalisés, pas lui, qui confesse, alors qu'on le rencontre dans le cadre du BRIFF: "J'admire le travail de Christophe Honoré, et je rêvais de travailler avec lui. Pour tout vous dire, quand j'ai appris que Louis Garrel et Vincent Lacoste allaient faire son prochain film, j'étais envieux. Pas jaloux, mais je me suis dit: "c'est dommage, j'aurais bien aimé qu'il m'appelle", sans même connaître le scénario ni rien. Et pour ce qui est de Louis Garrel, c'est un acteur dont j'aime les choix, le jeu, et passer après lui m'a un petit peu empêché, au tout début, j'ai eu un peu peur, me demandant si j'allais être à la hauteur de ce que Christophe avait comme projection avec lui. Avant de me dire: "ce n'est pas que je serai à la hauteur, c'est juste que je vais être différent." Très vite, on a trouvé notre rythme de croisière avec Christophe, notre langage à nous deux et notre envie de revenir chaque jour pour faire ce film pour lequel on a pris beaucoup de plaisir ensemble. Cela a fait ce chemin-là, très doux, et qui m'a comblé." Christophe Honoré, pour sa part, n'hésite pas à déclarer que la complicité entre ses deux comédiens, leur élan également, ont littéralement sauvé le film - compliment limpidement traduit à l'écran, où ils portent à incandescence cette histoire d'amour en forme de chant funèbre et solaire à la fois. Sur le cinéma du réalisateur de Dans Paris, on devine Pierre Deladonchamps intarissable, qui confie: "J'aime sa façon à la fois actuelle et classique de faire du cinéma. J'aime bien ses références, ce côté pop qu'on peut retrouver dans Les chansons d'amour, un film enlevé, assez gai, mais qui en même temps traite avec légèreté de sujets sérieux, et prend toujours un peu les choses à contre-pied. J'ai aimé aussi bien Les malheurs de Sophie, dont l'on pourrait dire que c'est un film pour enfants, mais pas tout à fait, que Métamorphoses, qui n'a pas fait l'unanimité mais qui moi, m'a énormément plu. Christophe est un cinéaste qui prend des risques, pas pour le plaisir d'en prendre, mais parce que les choses qui le touchent et qu'il a envie de montrer au cinéma ne sont pas "mainstream". Et je trouve bien de sa part d'essayer de mettre aussi de la culture dans ses histoires - l'hommage à Ovide dans Métamorphoses, où le travail avec un auteur-compositeur comme Alex Beaupain dans Les chansons d'amour. J'aime toujours ses films, plus ou moins selon certains, mais il y a toujours quelque chose qui m'y plaît."Plaire, aimer et courir vite renoue pour sa part avec la veine la plus romanesque de l'oeuvre du cinéaste, celle qui court de Dans Paris aux Bien-aimés, et l'on peut y voir, à maints égards, son film le plus abouti à ce jour. "L'alchimie de l'écriture de Christophe, de sa mise en scène, de notre interprétation et de notre rencontre avec les personnages a donné cela - il est arrivé à faire quelque chose de particulier avec ce film." Jacques, son personnage, Pierre Deladonchamps a choisi de lui donner du premier degré - et donc une solide dose de mélancolie et de tristesse -, tout en le composant à rebours des clichés de l'écrivain au cinéma. Non sans veiller à ce qu'il n'apparaisse en rien monolithique, pas nécessairement sympathique, et même "tête à claques, un peu insupportable et condescendant. C'était induit par les scènes, parce qu'on voyait bien que dans son rapport au jeune Arthur, il avait envie aussi de lui montrer qu'il fallait se dépêcher - "mon petit bonhomme, là, il faut vous dépêcher de vous cultiver." Mais c'est une façon de séduire également: quand on a l'âge de Jacques, qu'on se retrouve face à un jeune homme de vingt ans de moins et qu'en plus on se sait condamné, on va utiliser les armes que l'on a. Et l'intellect est une arme de séduction massive, autant que le physique." Un parti pris parmi d'autres, pour un récit qui s'écarte résolument des conventions présidant généralement aux films d'amour, et réussit, ce faisant, à toucher au plus près au sentiment amoureux. Il est tentant de voir dans Plaire, aimer et courir vite un double autoportrait de Christophe Honoré à deux périodes de sa vie. Et ce n'est bien sûr pas un hasard si le film se situe au coeur des 90's, ces années sida qui sont aussi celles qui virent l'auteur-cinéaste débarquer à Paris. Comme souvent, le réalisateur multiplie les références - littéraires, musicales ou cinématographiques -, et il n'a pas manqué non plus d'en nourrir son duo de comédiens. "Il nous a demandé, à Vincent et à moi, de voir My Own Private Idaho (de Gus Van Sant, NDLR), sans nous dire qu'on allait s'en inspirer, mais pour nous donner un peu de couleur, d'ambiance, de souvenirs. Il m'a aussi offert un livre de Guibert, Fou de Vincent, parce que clairement, mon personnage rend hommage à tous ces auteurs homosexuels morts dans les années 90, Koltès, Lagarce, Guibert entre autres. Et il s'appelle Jacques Tondelli en hommage à l'écrivain italien Pier Vittorio Tondelli, mort du sida également. De manière plus personnelle, il nous a fait un cadeau que j'ai trouvé hyper-chouette: il nous a offert à chacun un parfum qu'il avait lui-même porté quand il était plus jeune. On ne savait pas que c'était pour cela, mais cela lui permettait, quand on arrivait sur le plateau, de nous sentir avant même de nous voir. Et surtout, quand il s'approchait de nous pour nous diriger, il avait une mémoire olfactive qui le mettait dans l'ambiance de sa vie dans les années 90. J'ai trouvé cela magnifique comme image, et très touchant - c'est l'un des plus beaux cadeaux que l'on ait pu me faire avant un tournage." Si l'ombre du sida, omniprésente, plane sur le film, Honoré, pourtant, s'est refusé à faire oeuvre militante, se situant exclusivement au plan de l'intime - de quoi, accessoirement, marquer ses distances avec 120 battements par minute, le film de Robin Campillo qui traitait de la même époque en plaçant le collectif Act Up en son coeur. "Quelqu'un a écrit que Plaire, aimer et courir vite était le 121e battement par minute, et je trouve cela assez joli. Christophe n'a pas vécu la même chose, et il le raconte par le prisme de la fiction. Je ne pense pas qu'il ait vécu cette histoire d'amour comme ça, mais il a mis dans cette fiction plein de choses qui l'avaient touché à l'époque. Et puis, il avait envie de parler de l'homosexualité, du sida et des années 90, en réaction à la violence de la manif pour tous en France. Il a estimé avoir un devoir, en tant que cinéaste, de prendre ce problème à bras-le-corps, celui de l'homophobie et de l'inacceptation, à travers un film qui raconte clairement une histoire d'amour entre deux hommes. Mais il avait aussi le besoin de faire son deuil sur les années sida - il m'a dit qu'avant, pour lui, c'était trop tôt, il devait prendre un peu de recul avec ces années qui ont quand même été terribles." De quoi poser, incidemment, la portée politique du film, dimension sous-jacente mais néanmoins cardinale aux yeux du comédien: "Autant que faire se peut, quand on me propose des projets qui ont une visée politique à laquelle j'adhère, j'ai du mal à dire non. Je crois que cela fait aussi partie de mon métier, faire de la politique à travers l'art. Une société sans art est une société qui s'immobilise. L'art est ce qui permet à une société de réfléchir sur elle-même, d'avancer, d'ouvrir des débats, de poser des questions, pas forcément de trouver des réponses, mais au moins de se dire: voilà où on en est, qu'est-ce qu'on fait? comment ça va? qu'en pensez-vous?" Plaire, aimer et courir vite, mais pas que - devise que Pierre Deladonchamps pourrait faire sienne, ou presque: "Plaire, oui, aimer, oui, et plutôt courir à petites foulées, parce que je me rends compte que déjà, j'ai trop couru dans ma vie, et j'ai trop peu pris le temps des choses qui me sont plus essentielles aujourd'hui. Donc je dirais courir moins vite, moi..."