La première fois que j'ai vu Picnic at Hanging Rock (Peter Weir, 1975), je devais avoir quinze ans. Internet n'existait pas: on allait louer des VHS à La Médiathèque du Passage 44 (by the way, je vous invite à signer la pétition cherchant à sauver le service de prêt de PointCulture) et on se les matait le mercredi après-midi sur un gros Betamax, à plusieurs, sans les parents. C'était au milieu des années 80 et tout ce qui sortait d'Australie était alors vraiment plus chaud qu'un koala tombé sur un barbecue. Les films, surtout, nous semblaient extrêmement bizarres, donc excitants: Razorback, une trasherie avec un sanglier géant réalisée par le type qui faisait les vidéos de Duran Duran. Harlequin, un thriller où aurait dû jouer David Bowie mais comme il n'a finalement pas voulu, on l'a remplacé par un acteur qui joue David Bowie jouant à un guérisseur mêlé à une conspiration politique. Patrick, un film tout en tensions alors que le personnage principal ne quitte jamais son lit. Long Weekend, un truc hyper angoissant avec juste un couple dysfonctionnel, la plage, un gros phoque mort et, en guise de climax, une attaque de mouette. Et puis aussi Picnic à Hanging Rock donc, mystère filmé comme une peinture romantique mouvante, "un dramatique déjeuner sur l'herbe", comme l'a écrit le journal suisse Le Temps. Celui-là était d'autant plus bizarre que son histoire était supposée vraie. Le 14 février 1900, des jeunes filles ont disparu sur un site aborigène sacré et absolument personne ne sait ce qu'elles sont devenues. Une fugue? Des meurtres crapuleux? La traversée d'un portal vers une autre dimension? Un enlèvement alien? Le Razorback?

Internet n'existait pas. Donc, on y a pensé deux bonnes heures et puis, on est passés à une autre occupation adolescente: sniffer du Sassi en écoutant les Smiths, tenter de parler avec les morts, jouer au truc du couteau entre les doigts, admirer les pages de lingerie féminine du catalogue 3 Suisses, se jeter dans des haies... Picnic at Hanging Rock m'a vraiment marqué par son ambiance et son ton mais deux heures plus tard, je ne pensais donc plus à son mystère. Shit happens. Ces collégiennes disparues et le Vol 370 de Malaysia Airlines, ça fait de bonnes histoires pour Pierre Bellemare mais ça n'a jamais trop été ma tasse de thé. Moins que les 3 Suisses, les haies et le Sassi, en tous cas. Je savais juste qu'il existait des livres et des documentaires sur le mystère Hanging Rock et que le tourisme dans le coin avait drôlement profité du succès monumental du film. Ce que j'ignorais en revanche -comme je pense d'ailleurs beaucoup de monde, sans quoi je n'aurais jamais écrit cette chronique-, c'est que tout était faux.

Si Joan Lindsay avait gardé le final cut, la rendant plus ouvertement fantastique, cette histoire serait-elle passée de la fiction au folklore?

J'ai revu Picnic at Hanging Rock la semaine dernière et aujourd'hui qu'Internet existe, il m'a en effet fallu moins de deux minutes pour que je sache que cette histoire relève entièrement de la fiction. La disparition de ces filles a été totalement inventée en 1967 par l'autrice Joan Lindsay, dans le best-seller qui a inspiré le film et qui s'ingéniait déjà à complètement f(i)louter la frontière entre fiction et faits historiques. Lindsay, 71 ans au moment de la sortie de son bouquin, a elle-même bien joué de cette confusion, prétendant que la trame lui serait venue d'un rêve qui tenait de la rencontre avec les âmes de ces filles et qu'elle ne pouvait donc pas certifier que ce n'était qu'un rêve et pas un ordre de mission venu de l'au-delà: raconter une histoire vraie oubliée de tous. L'éditeur du bouquin a sinon aussi sucré un dernier chapitre jugé trop explicatif, où les filles vivaient dans une dimension parallèle et voyageaient dans le temps. Ce qui amène une grande question: si Joan Lindsay avait gardé le final cut de son oeuvre, la rendant plus ouvertement fantastique, cette histoire serait-elle passée de la fiction au folklore comme elle l'a fait?

En 1980, sortait en effet un autre livre ayant pour cadre Hanging Rock, signé Yvonne Rousseau et titré Murders at Hanging Rock. Ce n'est pas une suite au roman. C'est un pseudo-reportage, une solution supposée au mystère de la disparition des collégiennes inventée par Lindsay mais à laquelle beaucoup de monde s'était mis à croire. Autrement dit, c'est une arnaque, une supercherie. Ce bouquin-là n'est pas lu dans les écoles australiennes comme celui de Joan Lindsay mais il a assurément participé à la transformation d'une trame de roman en mythe national. Aujourd'hui, il en coûte cinq dollars de visiter Hanging Rock et sur les panneaux explicatifs entourant le site, une plus grande place est accordée au roman, au film et au supposé mystère des disparitions qu'à la véritable et funeste histoire des lieux. Celle-ci n'est pourtant pas sans intérêt, avec une sacralité remontant à 40.000 ans et un passé récent sanglant. C'est qu'au XIXe siècle, lorsque la population locale n'a pas été décimée par la variole, elle a été massacrée ou déplacée dans des réserves par les colons. Le roman de Lindsay et le film de Weir sont indéniablement bons mais il est tout aussi indéniable qu'il y a donc un fond quelque peu problématique à cette histoire de vierges bourgeoises blanches qui disparaissent sur un site auquel les aborigènes attribuaient de grands pouvoirs et autour duquel ils ont vécu des drames bien réels, eux. Je ne dis pas qu'il faut monter sur ses grands chevaux. Faire pétocher avec les lieux sacrés des cultures étrangères à la nôtre est un canevas de base de l'horreur. Ce n'est pas grave et encore moins forcément raciste. Dans ce cas-ci, ça n'en prête pas moins à des interprétations pas forcément folichonnes.

Ce n'est pas le boulot de cette chronique de psychanalyser la société australienne. Par contre, vu qu'on parle bien ici de pop-culture partie en sucette et de l'influence d'Internet sur nos vies, ce qui est intéressant de noter, c'est que si Picnic at Hanging Rock est souvent cité comme influence majeure sur le travail de Sofia Coppola et de Chloé Sévigny, le rapprochement avec The Blair Witch Project et le phénomène Slenderman n'est jamais évoqué. Pourtant, le roman de Joan Lindsay est assurément l'ancêtre de ce genre de mème horrifique plus actuel né d'une fiction qui se transforme bizarrement en folklore grâce à son marketing et au fait que les gens ont vraiment envie d'y croire, pour des raisons souvent tordues. Et continuent d'y croire même quand on leur fout la preuve de l'invention sous le nez. Ou, comme moi pendant 35 ans, se foutent pas mal que cela soit vrai ou faux, y croyant à moitié mais y croyant quand même. Ce qui, au moment de propager les idioties, fonctionne en fait mieux encore qu'un algorithme. Promis, on ne m'y reprendra plus. C'était bien entendu totalement à l'insu de mon plein gré.