"Ma mère était le réalisateur en moi, et mon père l'auteur", nous confiait récemment Oliver Stone au festival Lumière à Lyon, où il était venu présenter son autobiographie, À la recherche de la lumière. Un livre à l'image de son cinéma, touffu, fougueux, puissant et volontiers excessif; passionnant, également, l'histoire de Stone se confondant avec celle d'Hollywood bien sûr, où, triomphes ou échecs, il est toujours resté un outsider. Mais aussi avec celle de l'Amérique, dont il s'est posé, dès Salvador et Platoon, ses premiers succès de cinéaste au mitan des années 80, comme l'expression de la mauvaise conscience. Disposition qui ne devait plus l'abandonner par la suite, de Wall Street en JFK, de Natural Born Killers en Snowden, sans même parler des documentaires auxquels il se consacre désormais quand il ne laisse pas libre cours à ses talents d'écrivain.
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"Ma mère était le réalisateur en moi, et mon père l'auteur", nous confiait récemment Oliver Stone au festival Lumière à Lyon, où il était venu présenter son autobiographie, À la recherche de la lumière. Un livre à l'image de son cinéma, touffu, fougueux, puissant et volontiers excessif; passionnant, également, l'histoire de Stone se confondant avec celle d'Hollywood bien sûr, où, triomphes ou échecs, il est toujours resté un outsider. Mais aussi avec celle de l'Amérique, dont il s'est posé, dès Salvador et Platoon, ses premiers succès de cinéaste au mitan des années 80, comme l'expression de la mauvaise conscience. Disposition qui ne devait plus l'abandonner par la suite, de Wall Street en JFK, de Natural Born Killers en Snowden, sans même parler des documentaires auxquels il se consacre désormais quand il ne laisse pas libre cours à ses talents d'écrivain. Sa vision du monde, Stone raconte qu'elle s'est forgée sur les mensonges: la séparation de ses parents en premier, cette mère française et ce père américain (ils s'étaient rencontrés à Paris à la fin de la Seconde Guerre mondiale) auxquels il réserve une place de choix dans ces mémoires, dont le divorce va précipiter, à quinze ans, la fin d'une enfance new-yorkaise "de rêve". Le Viêtnam ensuite où, abandonnant Yale et après un premier essai de roman snobé par les éditeurs (1), il décide de s'engager en 1967 comme fantassin. "Je me souviens du choc ressenti quand mes parents ont divorcé: je n'avais pas le moindre soupçon de cette séparation. Et ça m'a choqué, parce qu'ils m'avaient menti, même si c'était pour me protéger. Je me suis ensuite porté volontaire au Viêtnam pour diverses raisons, mais cette guerre n'était qu'un vaste mensonge: on nous a menti sur son objet, sur ses causes, et en nous serinant que nous étions en train de la gagner, alors que nous savions pertinemment que c'était faux. À mon retour, j'ai commencé à réfléchir à l'assassinat de JFK, en 1963, entre le divorce de mes parents et le Viêtnam, ce qui s'est produit ce jour-là est choquant. On a voulu voir en moi un "conspirationniste" ou que sais-je, mais l'essentiel est que tout ça n'était qu'un immense mensonge. Les mensonges ont forgé mon caractère et m'ont poussé à chercher la vérité, à me lancer à la recherche de la lumière", nous expliquait-il encore. À cet égard, cet ouvrage témoigne, entre autres choses, d'une (relative) sérénité retrouvée. Pas une mince affaire, si l'on considère que c'est surtout la rage qui semble avoir animé Stone pendant de longues années, et qui donne à ces pages une saveur et une tonalité toutes particulières. Ainsi, dès l'introduction, une scène survoltée empruntée au tournage de Salvador, où James Woods en prend pour son grade -les deux hommes finiront bons amis-, et que l'auteur ponctue sur une longue tirade en forme de profession de foi: "Nous continuons donc à tourner notre bataille, un plan après l'autre. La tête dans le guidon, je n'ai qu'un seul objectif: finir ce film. J'ai pris tant de risques. Combien de fois m'a-t-on dit que j'étais incapable de réaliser? Deux de mes films se sont soldés par des échecs. J'aurai bientôt 40 ans. Depuis mes 23 ans, j'essaie par tous les moyens de réaliser un film qui serait vraiment le mien. J'ai écrit plus de 20 scénarios à cette époque, mais c'est sur ce projet que tout se jouera. Je n'avais pas le soutien d'Hollywood, personne là-bas ne croyait qu'un film sur "un pays de merde" comme le Salvador pouvait intéresser le public américain, encore moins un film qui ne faisait pas mystère de ses sympathies pour la cause révolutionnaire. À leurs yeux, à 40 ans, j'étais déjà fini, rincé. Et je savais tout cela. Je m'étais fait trop d'ennemis, j'avais brûlé les ponts avec trop de gens, à cause de ma nature provocatrice." Ou Oliver Stone tel qu'en lui-même, dont le parcours s'est forgé dans une adversité dont il aura su s'accommoder -le genre à écrire, au coeur de l'horreur du Viêtnam: "Les soldats avaient beau qualifier ça d'enfer, pour moi, c'était un lieu tout simplement divin. Être spectateur de cette indicible puissance destructrice et y survivre, c'était s'approcher au plus près du Saint-Esprit". Quand il ne se chargeait pas de s'auto-saborder -ainsi, lors d'une soirée des Golden Globes où, consacré pour son travail d'adaptation pour Midnight Express d'Alan Parker, en 1979, il se présente sur scène carbonisé à la coke, aux Quaaludes et à l'alcool, foirant la fête dans les grandes largeurs, à la fureur même pas contenue du réalisateur. Une anecdote parmi beaucoup d'autres, guère moins perchées, qu'il s'agisse d'une rencontre avec des trafiquants colombiens dans un hôtel de Miami lors de la préparation du scénario de Scarface de Brian De Palma, ou des repérages sous influence pour Salvador en compagnie de Richard Boyle, le journaliste dont était inspirée l'histoire. Mais si À la recherche de la lumière est forcément le récit de ses démêlés, parfois hauts en couleur, avec Hollywood, que ce soit comme scénariste (de Conan le barbare à L'Année du dragon) ou comme réalisateur (ses deux premiers films, Seizure et The Hand, seront des flops retentissants), sans même parler des projets avortés, ce livre raconte aussi une quête opiniâtre entamée à la School of Arts de la New York University à son retour du Viêtnam. École de cinéma dont l'un des professeurs, le tout jeune Martin Scorsese, saura trouver les mots à même de libérer un talent encore mal dégrossi, décrétant à la découverte de son court métrage Last Year in Viet Nam: "Eh bien, voilà ce qu'on appelle un cinéaste. Pourquoi? Parce que c'est personnel. On a l'impression que la personne qui a fait ça l'a vécu. Voilà pourquoi il faut toujours que le sujet vous colle à la peau, qu'il vous appartienne". Un conseil dont Oliver Stone saura faire bon usage, poursuivant, film après film, une vision toute personnelle. Ainsi, bien sûr, dans Platoon, directement inspiré de son expérience au Viêtnam et, partant, film sans véritable équivalent, qui lui vaudra la reconnaissance hollywoodienne, assortie des Oscars les plus prestigieux (meilleur film et meilleur réalisateur), mais aussi d'avoir réussi, à 40 ans, "à dépasser l'horizon de mes attentes dans le domaine que je m'étais choisi". Soit, après l'accueil favorable réservé quelques mois plus tôt à Salvador, une acmé provisoire mais pas un aboutissement pour autant. Entre des rencontres avec Billy Wilder et un échange avec Marlon Brando, cette somme ne manque d'ailleurs pas d'évoquer déjà le futur Wall Street, inspiré par son père, un financier "mâché par le capitalisme", et pour lequel Warren Beatty et Tom Cruise furent un temps pressentis. "La possibilité est un puissant aphrodisiaque", conclut joliment Oliver Stone, rêveur né devant l'éternel dont l'on brûle de lire un jour la suite qu'il donnera à cette magistrale autobiographie.(1) Le roman autobiographique, revu par Oliver Stone, sera publié 30 ans plus tard, en 1997, sous le titre A Child's Night Dream, traduit par Rêveur né en français.