On pouvait compter sur Oliver Stone pour s'emparer du "cas" Edward Snowden, programmeur ayant travaillé pour la CIA et la NSA, devenu le lanceur d'alerte dont les révélations sur la cyber-surveillance d'Etat mise en place par le gouvernement américain devaient faire, en 2013, l'effet d'une bombe, comme si le cauchemar imaginé par George Orwell dans 1984 s'était matérialisé. S'il n'est certes pas le dernier des paranoïaques, le réalisateur de Platoon, Born on the Fourth of July et autre JFK est aussi un agitateur patenté, un empêcheur de tourner en rond n'ayant eu de cesse de passer l'Amérique au crible d'un regard éminemment critique -autant dire qu'il aura trouvé là du grain à moudre.
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On pouvait compter sur Oliver Stone pour s'emparer du "cas" Edward Snowden, programmeur ayant travaillé pour la CIA et la NSA, devenu le lanceur d'alerte dont les révélations sur la cyber-surveillance d'Etat mise en place par le gouvernement américain devaient faire, en 2013, l'effet d'une bombe, comme si le cauchemar imaginé par George Orwell dans 1984 s'était matérialisé. S'il n'est certes pas le dernier des paranoïaques, le réalisateur de Platoon, Born on the Fourth of July et autre JFK est aussi un agitateur patenté, un empêcheur de tourner en rond n'ayant eu de cesse de passer l'Amérique au crible d'un regard éminemment critique -autant dire qu'il aura trouvé là du grain à moudre. Cette histoire emblématique de notre époque et de ses dérives, Stone a pourtant failli ne jamais la mettre en scène, gagné par un sentiment qu'on lui croyait étranger, la lassitude, après l'échec de son projet de biopic centré sur les derniers jours de Martin Luther King. L'entrée en scène d'Anatoly Kucherena, l'avocat russe de Snowden (poursuivi par les USA, ce dernier vit désormais réfugié à Moscou, NDLR) à qui son expérience avait inspiré le roman Time of the Octopus, changera toutefois la donne: "Il voulait que j'achète les droits de son livre, et à son invitation, je suis allé rencontrer Snowden par curiosité, explique le réalisateur. Il me fascinait, mais je n'étais pas sûr qu'il y ait là un film, et lui non plus d'ailleurs. Nous avons appris à nous connaître, je suis retourné le voir à deux reprises, il était indispensable qu'il soit disposé à collaborer pour pouvoir mener le projet à bien. Nous étions en effet totalement dépendants de lui pour le matériel: personne ne parle au sein de la NSA, et personne d'autre ne connaissait l'histoire, sinon des journalistes, mais par bribes. Et si Luke Harding, du Guardian, avait bien écrit The Snowden Files, un bon livre recelant des éléments intéressants, il n'avait jamais rencontré Snowden en personne. Ce dernier s'est montré coopératif et nous a raconté son histoire -nous nous sommes au bout du compte vus neuf fois-, si bien que nous avons combiné les différents éléments, Kieran Fitzgerald, mon coscénariste, et moi..." Stone soumettra par ailleurs le scénario et le film achevé à Snowden, moins, dit-il, pour obtenir son approbation que pour s'assurer que celui-ci ne contenait pas d'erreurs manifestes. "Techniquement, il y en a toujours dans ce type d'histoire. Ce que nous avons mis à l'écran est aussi exact que possible dans le cadre d'un film. Mais il était par exemple impossible de reproduire à l'identique les véritables dialogues, d'un ennui abyssal et parfois incompréhensibles..."Au souci de lisibilité s'en est superposé un autre, celui d'humaniser quelque peu le personnage, qu'un raccourci facile inciterait à présenter comme un geek exclusivement obnubilé par les ordinateurs, mais dont la trajectoire est abordée à travers sa relation avec Lindsay Mills, la compagne des bons et des mauvais jours. "C'est à travers elle qu'on se rend compte qu'il reste humain", souligne le cinéaste, postulat qu'incarne idéalement le couple composé à l'écran par Joseph Gordon-Levitt et Shailene Woodley. Le réalisateur ne cherche par ailleurs nullement à faire mystère de l'empathie que lui inspire Edward Snowden, sa biographie filmée taquinant parfois l'hagiographie. "J'admirais ses actes, sans être certain pour autant de vouloir m'en inspirer pour un film. Mais plus j'en ai su, plus je l'ai apprécié et admiré, tant pour sa discipline que pour sa détermination. Il est difficile de saisir comment cela se passe à l'intérieur, et que l'on en arrive à un stade où l'on est prêt à trahir une organisation. Je peux comprendre la colère de ceux qui ont été trahis, mais je comprends aussi pourquoi il l'a fait: certains organismes perdent le sens de leurs actions parce que, une fois qu'on a le pouvoir, vouloir en accumuler encore plus est un réflexe naturel. C'est exactement ce qui s'est produit avec la NSA."Partant, il ne faut guère prier Oliver Stone pour qu'il s'avance sur un terrain politique qu'il affectionne tout particulièrement, comme en atteste généreusement sa filmographie. "On dirait que de nos jours, l'essentiel de l'information nous est communiqué non par les gouvernements, mais bien par les lanceurs d'alerte. Ils nous disent ce qui se passe vraiment. Franchement, sans Daniel Ellsberg, nous n'en aurions pas su autant sur la guerre du Viêtnam. Je pense qu'ils ont une valeur inestimable pour la société, nous avons beaucoup à apprendre d'individus prêts à enfreindre la loi et à se retrouver en prison parce qu'ils obéissent à des idéaux supérieurs. Il peut y avoir diverses raisons d'agir de la sorte, mais dans le chef de Snowden, j'ai relevé qu'il n'avait pas été payé pour le faire. Il était désintéressé et a révélé ces informations gratuitement à trois journalistes en les laissant libres de les utiliser à leur guise. C'était un messager. Il n'avait pas imaginé que son histoire ferait l'objet d'un film, mais espérait susciter des débats au sein de la population américaine. Malheureusement, il n'en a rien été, et les Américains l'ont largement ignoré. Sa plus grande crainte s'est matérialisée, même s'il y a bien eu quelques réformes superficielles, comme si l'on avait changé les rideaux..." De là à relayer des thèses complotistes, il n'y a qu'un pas, que le réalisateur n'est pas loin de franchir lorsqu'il évoque ses craintes de voir son scénario hacké -"nous avons pris des précautions et ne l'adressions que charcuté aux acteurs, et s'ils résidaient dans un autre pays, avec un code qui leur imposait de l'écouter à heure dite dans un endroit défini"-, ou encore les difficultés rencontrées pour financer le film, décliné par les studios hollywoodiens dans un touchant ensemble. "Plus une compagnie devient grande, moins il y a de prise de risques. Les problèmes débutent quand un dossier arrive jusqu'aux conseils d'administration, avec leur cortège d'avocats. La controverse ne leur vaut rien de bon: ils ont tous des contrats avec le gouvernement, ou des affaires en suspens. C'est la nature du fascisme d'entreprise, poursuit Stone. Et cela constitue un danger bien réel: en Amérique, nous avons d'immenses consortiums avec de moins en moins de propriétaires. Il y a un phénomène de concentration, et j'ai rarement rencontré une personne riche qui ne soit pas de droite..." En conséquence de quoi, Snowden sera tourné en Allemagne, sur financement européen, avec l'appoint d'Open Road, le distributeur américain indépendant déjà derrière le remarquable Spotlight. Quant à l'avenir, c'est peu dire qu'il n'inspire guère l'optimisme à un Stone dressant un inventaire désabusé des années Obama -"tout a empiré "- avant d'avouer son inquiétude face à l'avenir, lui que l'on devine par ailleurs consterné face à la teneur de la campagne pour les élections présidentielles américaines. "Je la trouve superficielle, observe-t-il, avec un sens de l'understatement qu'on ne lui soupçonnait pas. Aucun des candidats n'a abordé de sujets concernant les citoyens, que ce soit l'Etat de surveillance, les guerres dans lesquelles l'Amérique est impliquée, et elles sont nombreuses, si l'on considère les bombardements dans des pays musulmans, la guerre des drones et la cyberguerre, ou encore les discussions en cours sur le climat. Je suis stupéfait de voir combien le point de vue de l'Amérique reste étriqué." Au fait, celui qui, de JFK à Snowden en passant par The Doors, Nixon ou W. a fait du biopic sa spécialité -"les limites qu'impose la réalité m'en donnent une compréhension très claire, je ne me fais pas toujours confiance dans une situation de liberté totale"-se verrait-il en consacrer un prochain à Donald Trump? "Ce ne serait pas intéressant. Il n'est rien d'autre qu'une one-note joke désormais, et je pense avoir compris. Figurez-vous qu'il apparaissait dans l'un de mes films, Wall Street: Money Never Sleeps, dans une scène que j'ai coupée. Non du fait qu'il jouait mal, mais parce qu'elle ne fonctionnait pas à ce stade du film..."Trump coupé au montage final: pour le coup, Oliver Stone aurait-il fait oeuvre prémonitoire?