"Un film âpre et lumineux, avec une sublime Marion Cotillard" pour Télérama, "Marion Cotillard illumine le Mal de pierres de Nicole Garcia" pour Première. "Garcia se ridiculise" pour Le Nouvel Obs. "Un Nicole Garcia trop bourgeois et manipulateur" pour Les Inrocks. "On peut difficilement imaginer mise en images plus réglo, sage, soignée, professionnelle et sans aspérité" pour Libération. "Mise en scène audacieuse, lumière superbe, forme soignée, le film de la réalisatrice française revient aux fondamentaux" pour L'Express... Le moins qu'on puisse écrire est que la critique s'est férocement divisée à Cannes, quand Mal de pierres y fut présenté en compétition, le 15 mai dernier! Rien d'inattendu, bien sûr, le cinéma classique, romanesque, donnant priorité aux personnages et surtout aux acteurs, que pratique Nicole Garcia, n'ayant pas pour boussole cette modernité sur laquelle s'inscrit, en France surtout, la ligne de démarcation entre l'ancien et le nouveau, le vieux et le jeune. Le reproche "trop bourgeois" infligé par Les Inrocks (que lisent seulement des prolétaires, c'est bien connu...) est sans doute le plus révélateur. Il prolonge la querelle des anciens et des modernes lancée par un tout jeune critique nommé François Truffaut, en janvier 1954, dans le numéro 31 des Cahiers du cinéma. L'article s'intitulait Une certaine tendance du cinéma français et pourfendait "le cinéma de la tradition et de la qualité" dominé par les scénaristes et le réalisme psychologique, en posant notamment cette question: "Quelle est donc la valeur d'un cinéma antibourgeois fait par des bourgeois, pour des bourgeois?" Le retour du mot fatal, celui qui disqualifie socialement la démarche d'un(e) cinéaste, n'est évidemment pas agréable à vivre. Même si Nicole Garcia relève que devenu réalisateur lui-même, "Truffaut fut lui-même accusé de faire du cinéma bourgeois à l'époque du Dernier Métro..." Et que "Claude Sau...

"Un film âpre et lumineux, avec une sublime Marion Cotillard" pour Télérama, "Marion Cotillard illumine le Mal de pierres de Nicole Garcia" pour Première. "Garcia se ridiculise" pour Le Nouvel Obs. "Un Nicole Garcia trop bourgeois et manipulateur" pour Les Inrocks. "On peut difficilement imaginer mise en images plus réglo, sage, soignée, professionnelle et sans aspérité" pour Libération. "Mise en scène audacieuse, lumière superbe, forme soignée, le film de la réalisatrice française revient aux fondamentaux" pour L'Express... Le moins qu'on puisse écrire est que la critique s'est férocement divisée à Cannes, quand Mal de pierres y fut présenté en compétition, le 15 mai dernier! Rien d'inattendu, bien sûr, le cinéma classique, romanesque, donnant priorité aux personnages et surtout aux acteurs, que pratique Nicole Garcia, n'ayant pas pour boussole cette modernité sur laquelle s'inscrit, en France surtout, la ligne de démarcation entre l'ancien et le nouveau, le vieux et le jeune. Le reproche "trop bourgeois" infligé par Les Inrocks (que lisent seulement des prolétaires, c'est bien connu...) est sans doute le plus révélateur. Il prolonge la querelle des anciens et des modernes lancée par un tout jeune critique nommé François Truffaut, en janvier 1954, dans le numéro 31 des Cahiers du cinéma. L'article s'intitulait Une certaine tendance du cinéma français et pourfendait "le cinéma de la tradition et de la qualité" dominé par les scénaristes et le réalisme psychologique, en posant notamment cette question: "Quelle est donc la valeur d'un cinéma antibourgeois fait par des bourgeois, pour des bourgeois?" Le retour du mot fatal, celui qui disqualifie socialement la démarche d'un(e) cinéaste, n'est évidemment pas agréable à vivre. Même si Nicole Garcia relève que devenu réalisateur lui-même, "Truffaut fut lui-même accusé de faire du cinéma bourgeois à l'époque du Dernier Métro..." Et que "Claude Sautet, après avoir été conspué par une certaine critique, est reconnu aujourd'hui comme un grand cinéaste, même par ceux qui le dénonçaient à l'époque..." Seul Bertrand Tavernier, pour lequel la comédienne Garcia tint l'un de ses premiers rôles marquants dans Que la fête commence, subit comme toujours "les foudres du Triangle des Bermudes" de la critique française (1). "Il n'a pas la carte!", sourit la réalisatrice qui se demande si elle-même l'aura un jour, cette "carte" d'entrée au club des cinéastes en cour chez les arbitres parisiens du goût cinéphile... Mal de pierres sort le 19 octobre et Garcia ne masque pas son appréhension. "On met un temps fou à faire un film et puis tout se joue en quelques heures, de la parution des critiques à l'arrivée des chiffres des premières séances", soupire celle dont le producteur Alain Attal boit un café à quelques pas de nous. "Il vient de sortir La Danseuse et ça ne marche pas. J'imagine ses sentiments, ses attentes qu'il ne voudrait pas voir déçues une seconde fois en trois semaines..." Nicole Garcia prend des notes durant notre entretien. Les pages du cahier à spirales se remplissent d'une écriture nerveuse, d'un argumentaire peut-être. Comme sans doute un René Clément, un Claude Autant-Lara, un Jean Delannoy à l'heure des invectives proférées par un gamin de 22 ans prénommé François, elle ne voit pas très bien pourquoi l'anathème lui est lancé. "Trop bourgeois"? Le terme suppose l'idée de confort et sa réalisatrice ne voit pas Mal de pierres comme un film confortable... "Il y a toujours urgence, rien n'est jamais certain. J'ai parfois l'impression d'être comme dans ces rêves d'enfant où l'on marche dans une forêt profonde et où l'on se retrouve devant deux chemins qui divergent, un qui est le bon et l'autre le mauvais, sans savoir lequel prendre", confie la réalisatrice. "J'avance avec le doute, il est toujours là, il m'empêche de me couler dans des certitudes. Il n'y a pas de création sans le doute! Il ne faut juste pas qu'il musèle, qu'il immobilise... Le doute m'angoisse, parfois, mais au fil du temps je m'en suis fait un camarade."Une chose était sûre, mais capitale: Garcia voulait célébrer "la force du désir, ce désir féminin qui fait scandale, qui fait menacer Gabrielle d'internement. Un désir très sexué, violent, charnel, dès sa première lettre à son professeur où elle écrit "Vous entrerez en moi". Elle ne vise rien d'autre que l'extase, une extase un peu mystique, mais avant tout charnelle..." Sous sa facture classique, Mal de pierres brûle d'un érotisme fiévreux, avec dès l'apparition de sa jeune héroïne ce plan de sexe féminin frontal ou presque, évoquant le tableau de Courbet L'Origine du monde, que Facebook interdit (il y a procès en France), soulignant à quel point l'affirmation de la sexualité féminine n'est pas encore chose acquise. Il y aurait donc un brin de scandale dans le film "trop bourgeois" de Nicole Garcia? "Gabrielle veut capturer un homme pour le mettre là!", affirme en tout cas sans détours sa réalisatrice. "Aujourd'hui encore, on attend d'une femme qu'elle soit sexuellement attentiste, commente Garcia, alors quand elle appelle l'amour, qu'elle va dans la conquête, elle dérange toujours un peu." La cinéaste croit en l'art qui bouscule, "à l'expression de choses intenses et violentes, cruelles même, mais sous couvert de pudeur, cette réserve qui fait l'émotion des personnages." Refusant de se poser toute question d'autocensure, elle avoue beaucoup apprécier le Rester vertical d'Alain Guiraudie. "J'adore cette audace qu'il a et qui m'incite à aller plus loin! Il parle des tabous, de l'homosexualité en monde rural, de la vieillesse, de la mort, des choses dures, et puis vient un grand, un beau poème, avec cet innocent qui baise les hommes comme les femmes...", clame Nicole Garcia, qui n'est pas non plus insensible à la touche sensuelle d'une Céline Sciamma creusant de façon très personnelle les questions du sexe et du genre, du passage d'un âge à l'autre. Les hasards de la distribution font que Mal de pierres aura pour concurrent, dans les sorties du 19 octobre en France, le merveilleux Ma vie de courgette scénarisé par sa jeune collègue... Dans les reproches adressés au cinéma "bourgeois" et donc aussi à Garcia, on trouve le fait qu'elle tourne avec des stars, de Nathalie Baye dans Un week-end sur deux à Marion Cotillard dans Mal de pierres en passant par la Catherine Deneuve de Place Vendôme ou le Daniel Auteuil de L'Adversaire. "Une star est un objet de désir pour tout le monde et j'aime la prendre pour moi, l'emmener dans mon univers et lui faire dévoiler des choses pas vues jusque-là. Il y a quelque chose d'érotique là-dedans, je crois... Dans le cas de Marion Cotillard, je l'amène à exprimer ce quelque chose de sauvage, de presque animal qu'elle possède. Elle a en elle comme un buisson ardent. En s'abandonnant, elle a pu montrer devant la caméra que la violence du désir féminin vaut bien celle du désir masculin, même si elle n'emploie pas les mêmes armes comme la violence physique." Nicole Garcia s'attend à "une presse très forte" le 19 octobre, "de la part de Libé, des Inrocks..." "Ce n'est pas encore cette fois que j'obtiendrai la carte!", rit-elle avant de regretter "un phénomène purement français, qui n'a aucun équivalent aux États-Unis, en Angleterre ou ailleurs. Pourquoi nous faut-il des clans, dont on peut être membre reconnu puis exclu comme le fut Truffaut lui-même quand certains lui reprochèrent de s'être embourgeoisé?" (1) L'EXPRESSION "TRIANGLE DES BERMUDES" DÉSIGNANT EN L'ESPÈCE ET À L'ORIGINE TROIS MÉDIAS: LES CAHIERS DU CINÉMA, LIBÉRATION ET LE MONDE. L'EXCELLENT CRITIQUE ET HISTORIEN DU 7E ART MICHEL CIMENT (DE LA REVUE POSITIF) INAUGURA L'EXPRESSION DANS SON SENS CINÉMATOGRAPHICO-JOURNALISTIQUE. ELLE S'ÉTEND DÉSORMAIS, SELON LES CAS, AUX INROCKS ET À TÉLÉRAMA.