Quatre longs métrages à peine en 18 ans: la filmographie de Lynne Ramsay s'est écrite en pointillés depuis que Ratcatcher la révélait à Un Certain Regard, à Cannes, en 1999. Récit d'apprentissage chagrin inscrit dans la dureté de Glasgow, la ville ayant vu grandir la cinéaste, le film témoignait d'une vision et d'une sensibilité éminemment personnelles, postulat vérifié trois ans plus tard avec Morvern Callar, improbable road-movie entraînant Samantha Morton d'un supermarché écossais à quelque plage espagnole, avec Holger Czukay et Can dans ses écouteurs. Viendrait ensuite le silence, assourdissant: neuf ans, soit une éternité de cinéma, avant de découvrir l'épatant We Need to Talk About Kevin, délai s'expliquant notamment par le temps consacré en pure perte par la réalisatrice à Lovely Bones, projet dont elle allait être évincée au profit de Peter Jackson. Et une histoire appelée à se répéter malheureusement, Ramsay s'attelant dans la foulée de Kevin au western Jane Got a Gun, avec Natalie Portman, pour s'en retirer à la veille du tournage, suivie notamment par Jude Law et le chef-opérateur Darius Khondji.
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Quatre longs métrages à peine en 18 ans: la filmographie de Lynne Ramsay s'est écrite en pointillés depuis que Ratcatcher la révélait à Un Certain Regard, à Cannes, en 1999. Récit d'apprentissage chagrin inscrit dans la dureté de Glasgow, la ville ayant vu grandir la cinéaste, le film témoignait d'une vision et d'une sensibilité éminemment personnelles, postulat vérifié trois ans plus tard avec Morvern Callar, improbable road-movie entraînant Samantha Morton d'un supermarché écossais à quelque plage espagnole, avec Holger Czukay et Can dans ses écouteurs. Viendrait ensuite le silence, assourdissant: neuf ans, soit une éternité de cinéma, avant de découvrir l'épatant We Need to Talk About Kevin, délai s'expliquant notamment par le temps consacré en pure perte par la réalisatrice à Lovely Bones, projet dont elle allait être évincée au profit de Peter Jackson. Et une histoire appelée à se répéter malheureusement, Ramsay s'attelant dans la foulée de Kevin au western Jane Got a Gun, avec Natalie Portman, pour s'en retirer à la veille du tournage, suivie notamment par Jude Law et le chef-opérateur Darius Khondji. Mettant fin à une absence de six ans, You Were Never Really Here, son quatrième opus, a été librement adapté par ses soins du roman éponyme de Jonathan Ames, le créateur de la série Bored to Death, après qu'elle soit partie se ressourcer au calme de l'île grecque de Santorin. "Un film est un engagement lourd, j'ai besoin d'isolement et d'avoir l'esprit dégagé pour pouvoir me concentrer", confie-t-elle dans un accent dont elle ne cherche pas à arrondir les angles alors qu'on la rencontre au festival de Gand. Tourmenté, le film marque l'incursion de la cinéaste écossaise dans le domaine du polar, sur les pas de Joe, un vétéran de l'armée US au bout du rouleau (Joaquin Phoenix), engagé pour retrouver une adolescente enlevée par un réseau de prostitution. Si ses deux premiers essais suintaient l'âpreté écossaise, les deux suivants auront donc vu Ramsay se colleter avec la violence saturant la société américaine: "Une coïncidence, assure-t-elle. Je n'étais pas spécialement encline à tourner un nouveau film américain après We Need to Talk About Kevin, mais Why Not, la société de production française, m'a contactée pour adapter le roman de Jonathan Ames. J'ai toujours apprécié les films noirs, le cinéma de Sam Fuller par exemple, et le personnage central m'intéressait beaucoup. Cette histoire extrêmement dure me semblait typiquement new-yorkaise, je n'avais pas le sentiment que l'on puisse la déplacer aisément. On évolue dans un monde très sombre, où l'on ne sait pas vraiment à quoi se raccrocher, quels sont les points d'attache solides. Et puis, il est admis dans la culture occidentale que New York est une ville où résident des millionnaires ou des milliardaires..." Soit le cadre multiple dans lequel Joe va débarquer, tel un chien fou dans un jeu de quilles... Si Lynne Ramsay cite Samuel Fuller (en plus de Paul Schrader, scénariste de Taxi Driver et auteur-réalisateur survolté avec qui elle partage une admiration pour... Robert Bresson), c'est notamment en raison de l'approche non-conventionnelle du réalisateur de Shock Corridor. "Il tournait des séries B, mais il creusait en profondeur, et n'hésitait pas à dessiner des personnages controversés, envisageant les choses de manière totalement inhabituelle. Il était largement en avance sur son époque, osant briser les règles et aborder des sujets guère usités dans les années 50 et 60." Traits n'étant pas sans annoncer, pour certains, ceux que l'on retrouve aujourd'hui dans You Were Never Really Here, film traduisant, comme ses précédents, la singularité du regard de la cinéaste, qui remodèle le polar à sa manière pour en faire une expérience viscérale. "J'envisage chaque nouveau film en termes de défis, poursuit-elle. Ainsi, dans le cas présent, dans la façon de dépeindre la violence. Tarantino excelle dans ce qu'il fait, et j'adore un film comme Old Boy de Park Chan-wook (auquel, en quelque clin d'oeil, elle emprunte le motif du marteau, NDLR) par exemple, mais il m'importait d'avoir ma propre approche et de ne pas reproduire quelque chose déjà vu un million de fois. Tout est tellement exploité désormais que ça en devient ennuyeux. Voilà pourquoi j'ai essayé d'envisager cette violence du point de vue du personnage, avec son côté mécanique. J'ai aussi recouru à des caméras de surveillance -la distance exacerbe l'impression de violence- et au hors-champ: j'ai confiance en l'intelligence du spectateur, je sais qu'il va combler les trous. On ne voit donc pas toujours les actes, mais bien leurs conséquences. J'ai veillé à évacuer les clichés pour tendre à quelque chose de plus profond."Ramsay a pu tirer également un profit maximum de l'environnement physique d'un tournage qui s'est, de son propre aveu, révélé intense: 29 jours sous pression, dans la chaleur de l'été new-yorkais, en une immersion dans la jungle urbaine et son chaos sonore. Expérience qu'elle qualifie de "dingue" et qui n'est bien sûr pas étrangère à l'urgence, punk pour ainsi dire, présidant au film. Mais si You Were Never Really Here est une réussite, il le doit aussi pour bonne part à Joaquin Phoenix, qui livre ici une composition à la hauteur de celles qu'il signa pour Paul Thomas Anderson et James Gray, modèle d'intériorité mais aussi d'abandon halluciné. "Joaquin est arrivé très tôt sur le projet, et j'ai vraiment eu le sentiment d'avoir à mon côté un autre cinéaste, doublé d'un monteur ou d'un chef opérateur. Nous n'avons pas cessé de questionner chaque scène et d'essayer de pousser toujours les choses un peu plus loin. Il analyse tout, mais moi aussi, et nous avons veillé à démonter tout ce que l'on trouve habituellement dans ce genre de film. Son apport n'a pas de prix, il a une approche aussi excitante que créative, et il est juste incroyable: une fois qu'il vous a accordé sa confiance, il est prêt à vous accompagner partout. Ce qu'il m'a donné est tout simplement inestimable: chaque prise était différente, si bien qu'au montage, je me suis retrouvée face à une multitude de choix. C'était juste fascinant à regarder: parfois, je ne savais pas ce qu'il allait faire ensuite, ce que j'apprécie par-dessus tout. J'avais déjà connu une expérience similaire en travaillant avec Samantha Morton sur Morvern Callar."Parallèle nullement fortuit, d'ailleurs, tant ces deux films partagent une même qualité organique, jusqu'à pouvoir ressembler à des improvisations s'accordant aux impulsions de leur protagoniste central. À quoi Lynne Ramsay apporte une explication logique: "J'aime m'immiscer dans la psyché de mes personnages. Je pense que les cinéastes sont des psychologues amateurs et ma mise en scène découle totalement de ce principe: elle vient des personnages. Mon approche de certaines scènes de You Were Never Really Here provient du côté mécanique de Joe. Puisqu'il fait cela tout le temps, je voulais rendre ses gestes banals, qu'ils deviennent à ce point communs que l'on n'en voit plus que les conséquences, sans devoir prêter attention à d'autres éléments. Et quand on se concentre sur un détail, c'est qu'il fait sens. Tout part toujours du personnage, c'est lui qui vous dicte de quelle manière tourner." Et le déchaînement de violence à l'oeuvre dans le film de prendre des allures de ballet hypnotique, comme en quelque fantasmagorie cauchemardesque, encore que la cinéaste refuse de céder à une noirceur uniforme: "On ne peut s'en tenir exclusivement aux ténèbres, ni à la lumière d'ailleurs, j'aspire à quelque chose de plus complexe", sourit-elle. La polychromie des sentiments qu'elle convoque fait aussi le prix de son cinéma, tendu vers une fragile et hypothétique lueur, peut-être, mais sur le fil du rasoir, toujours. Et cela, depuis Ratcatcher ce premier long qui, avec le recul, ressemble à une matrice de l'oeuvre à suivre, voyage introspectif au coeur d'un chaos démultiplié -affectif, moral, ou envisagé à l'échelle de la société. Un film dont la résonance intime avait aussi valeur universelle: "Ratcatcher était un récit d'apprentissage, et c'est probablement mon film le plus classique. J'ai grandi à cet endroit, le canal faisait partie de mon environnement et j'ai écrit cette histoire en fonction des décors. Avant même d'en prendre conscience, j'avais un scénario recelant quelque chose d'authentique. Faire ce film a été une véritable bataille, le tournage a parfois viré au cauchemar, mais ça reflétait mon expérience de Glasgow tout en étant universel, en abordant un passage étrange de l'enfance... Quant à Morvern Callar, je l'ai envisagé comme une sorte de croisement entre un road-movie et un western, où Samantha joue le personnage taciturne qui ne dit pas grand-chose, mais a un monde intérieur. Ce film continue à avoir une vie propre, et à parler à des gens qui en sont à cette phase de l'existence où on ne sait pas vraiment où aller, et où les night-clubs apparaissent comme un refuge. Il reposait pour bonne part sur ma propre expérience, et le fait d'avoir été moi-même quelque peu perdue à cette époque de la vie. Et Kevin, lui, interroge sa mère sur l'amour qu'elle porte à ses enfants. Peut-être est-ce moi qui grandis, d'un gamin de 14 ans à une fille de 19, et jusqu'à cet homme d'un certain âge vivant avec sa mère..." (rires) De l'adolescence à l'âge adulte, sans cesser de questionner l'existence et le spectateur, dans un même élan fiévreux.