Pendant des mois, tu écris seul. C'est vital, ça doit sortir. Tu t'es réveillé un beau matin et tu as vu défiler un film dans ta tête. Tu t'es convaincu qu'il fallait y aller, qu'il fallait l'écrire. À défaut d'être payé "pour ça", tu espères que ton projet sera compris par quelqu'un, et peut-être même - qui sait? - un jour cette fantaisie deviendra un "vrai" film.

Le jour arrive où tu es prêt, ton histoire tient la route. Tu y as mis tes tripes, ton coeur et bien plus encore. Avec tout l'espoir du monde, tu te décides à déposer ton projet au CCA - le Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel de la Fédération Wallonie Bruxelles. L'instance suprême. Le premier guichet d'aide publique pour le cinéma, celui qui te permettra d'aller plus loin... ou pas. La guillotine.

La nuit avant le dépôt, tu ne dors pas. Tu réfléchis, tu repasses tout le projet dans ta tête pour être sûr de n'avoir rien oublié. Est-ce que cette histoire intéressera quelqu'un? Est-ce qu'on te donnera de l'argent "pour ça"? Le jour du dépôt, tu es épuisé mais tu ne te dégonfles pas. Pas maintenant, ce serait trop bête. Après avoir conduit tes enfants à l'école, tu regardes ta montre. Tu n'aurais pas dû parce que, à partir de là, tu vas enchainer les maladresses. Tu rentres chez toi et tu renverses ton café. Un peu plus tard, alors que tu recherches désespérément la page 35 de ton dossier - celle du dénouement incroyable de ton histoire formidable - ton smartphone te glisse des mains. L'écran se brise en mille. Tu ne te souviens plus si ça porte bonheur ou malheur; tu t'en préoccuperas plus tard. Tu gardes ton calme et tu te dis que c'est le prix à payer pour une nuit blanche. La page 35, tu ne la retrouveras jamais, mais tu te convaincs que ce n'est pas grave: tu la connais par coeur puisque c'est toi qui l'as rédigée. Malgré le manque de sommeil, tu essaies de rester concentré sur ton dossier: le dépôt est à 16 heures. Tout est encore possible.

Tu relis tout, tu corriges les dernières coquilles, tu ajoutes les numéros des pages. Tu te demandes pourquoi il faut compiler un dossier aussi épais alors que tu n'achètes pas une maison: tu as juste un projet de film. Tu vérifies ton dossier cinq fois avant de l'imprimer. "Tout dossier incomplet sera automatiquement déclaré irrecevable." Au dernier moment, tu te demandes s'il ne faudrait pas changer le titre. Allez, un peu de courage. Dans quelques heures, tout sera fini: tu seras libéré, soulagé, débarrassé de ce fardeau que tu as généré tout seul. Personne ne t'avait rien demandé.

Une heure avant la clôture, tu t'élances sur la route, ton projet sous le bras. Dans ta tête résonne la musique de "Mission impossible". Tu n'es pas à l'avance, mais tu n'es pas encore en retard. Tu ne vas pas faire marche arrière maintenant: tu n'as jamais été aussi proche du but. La circulation est fluide, mais il reste les tunnels à affronter. Oui, il y aura sûrement un problème dans les tunnels, sinon ce serait trop facile. Tu allumes la radio, ça ne loupe pas: "On signale un véhicule en panne dans le tunnel Madou". Tu inspires profondément, tu prends ton téléphone cassé et tu appelles la personne qui fermera le bureau à 16 heures au CCA. Tu inspires encore une fois profondément. Quoiqu'il arrive, il faut rester calme et poli. Ce n'est pas cette personne qui a écrit les règles. Au téléphone, tu vérifies si ton interlocuteur n'a pas l'intention de rester cinq minutes en plus, pour attendre ton projet de film formidable. Malheureusement non, il n'a pas l'intention de le faire.

À ce stade-ci, ça commence à sentir le brûlé. N'importe qui aurait fait demi-tour, mais pas toi. C'est trop injuste. Tu manges ton volant en regardant la police faire son travail dans le tunnel Madou. Maintenant, tu vois ta vie défiler. Si tu avais su, tu aurais choisi un autre métier: un travail pour lequel tu es rémunéré. Tu jettes un oeil à ce dossier, sur le siège passager juste à côté de toi, que personne ne lira jamais. Et puis soudain, ça y est: on klaxonne. La circulation redémarre. Il est presque 16 heures, tu n'es pas loin du CCA. Une lueur d'espoir renait.

Tu gares ta voiture comme tu peux - c'est-à-dire assez mal - et tu montres ta carte d'identité au vigile chargé de faire la distinction entre les cinéastes et les terroristes à l'entrée du bâtiment de la Fédération Wallonie Bruxelles. Tu plonges dans l'ascenseur, tu arrives au quatrième étage, celui du CCA. Tu es en nage, l'infarctus est prévu pour 16h05. Tu cours jusqu'au bureau dont tu avais pris le temps de vérifier le numéro la veille, pour ne pas perdre de temps dans ce dédale de couloirs, d'impasses et de néons. La porte du bureau 4A-046 est fermée, mais tu aperçois de la lumière en dessous. Tu frappes à la porte, on ne répond pas. Tu regardes à gauche, puis à droite. Une boule de paille roule au fond du couloir, tu es prêt à dégainer. Tu y vas, tu ouvres la porte. C'est la stupéfaction: le bureau est entièrement vide! Ça te semble irréel, impossible. Tu te pinces, tu te frottes les yeux, mais le bureau est toujours vide. Tu attrapes un autochtone dans le couloir: on t'explique que le CCA vient juste de déménager deux étages en dessous. Immédiatement, tu remarques autour de toi les cartons qui trainent. Dans d'autres circonstances, tu aurais compris par toi-même, sans déranger un fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions.

En un éclair, tu resurgis au deuxième étage de cet immense bâtiment, où tu constates que la numérotation des bureaux n'est pas la même. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Après avoir mené l'enquête façon Colombo, tu arrives enfin devant "le bon bureau". En retard évidemment. À peine quelques minutes, mais tu sais que ça suffit. Le bureau est grand ouvert, il y a de la lumière. Personne à l'intérieur. Lorsque tu avais téléphoné depuis le fond du tunnel Madou, on t'avait prévenu. "Pas plus tard que 16 heures."

Sur le bureau, face à toi, la pile avec les dossiers du jour. Pour la première fois depuis longtemps, tu t'entends respirer. Au ralenti même. Tu es seul, debout dans le cadre de la porte, confronté à un dilemme insoutenable. Comment imaginer une seconde que tu rentrerais chez toi maintenant, avec ton dossier sous le bras? Honte et déshonneur. Tu ne pourras plus jamais te regarder dans la glace.

Ton rythme cardiaque s'accélère. Tu regardes à gauche, à droite. Tu fais trois pas en avant et tu glisses ton dossier au milieu de la pile. Ça y est, c'est fait. Tu n'y crois pas. Machinalement, tu te retournes et tu marches jusqu'à l'ascenseur, prêt à bondir si quelqu'un t'interpelle. Tu deviens invisible. Dans les couloirs, tu croises pourtant des gens mais ils ne te disent pas bonjour (ils sont trop pressés de rentrer chez eux).

Le lendemain matin, alors que tu te demandes encore si tu n'as pas rêvé, tu allumes ton ordinateur. Tu viens de recevoir un email qui te fait tomber de ta chaise. Le message est court: il tient en trois lignes. Pourtant, tu le relis plusieurs fois:

Bonjour, il semblerait que vous ayez déposé votre dossier hier après 16h00, heure de clôture du dépôt. Nous sommes donc au regret de vous faire savoir que votre projet est déclaré irrecevable. Il s'agit d'une règle qui s'applique à tous les déposants et que nous sommes tenus d'appliquer strictement pour la bonne égalité de traitement de tous les candidats.

Tu as envie de pleurer, de crier, de casser quelque chose, mais tu ne fais rien d'autre que relire ces trois lignes, encore et encore. Tu espérais quoi? Un coup de pouce? Un miracle? Tu sais pourtant que faire du cinéma en Belgique relève du parcours du combattant. Et puis, tu ne peux en vouloir qu'à toi-même: "l'heure c'est l'heure" comme dirait ta femme.

Pour le prochain dépôt, tu devrais être prêt à temps: il est prévu dans un an. Tu essayeras d'arriver avant 16 heures.