Au même titre que le Napoleon de Stanley Kubrick ou le Don Quichotte de Terry Gilliam, Dune d'Alejandro Jodorowsky fait partie de ces films maudits qui balisent l'histoire du cinéma. En 1974, le cinéaste chilien, auteur culte d'El Topo et de La Montagne sacrée, se voit offrir par Michel Seydoux de se lancer dans le projet de son choix. Il jette son dévolu sur Dune, oeuvre-phare de la science-fiction écrite au mitan des années 60 par Frank Herbert, même s'il ne l'a jamais lu -"un ami m'avait dit que c'était fantastique, mais j'aurais aussi bien pu choisir Don Quichotte". Jodo n'entend pas seulement tourner un film, mais aussi changer la face du cinéma. Et de s'assurer le concours d'artistes comme Moebius, H.R. Giger ou Chris Foss pour concevoir l'univers, la distribution réunissant pour sa part Orson Welles, Mick Jagger, Amanda Lear ou encore Salvador Dalí, tandis que la musique est confiée à Pink Floyd. S'il y a là matière à nourrir les fantasmes de n'importe quel amateur de SF, le projet capote cependant, Hollywood refusant d'apporter l'appoint financier (Star Wars, que Dune in...

Au même titre que le Napoleon de Stanley Kubrick ou le Don Quichotte de Terry Gilliam, Dune d'Alejandro Jodorowsky fait partie de ces films maudits qui balisent l'histoire du cinéma. En 1974, le cinéaste chilien, auteur culte d'El Topo et de La Montagne sacrée, se voit offrir par Michel Seydoux de se lancer dans le projet de son choix. Il jette son dévolu sur Dune, oeuvre-phare de la science-fiction écrite au mitan des années 60 par Frank Herbert, même s'il ne l'a jamais lu -"un ami m'avait dit que c'était fantastique, mais j'aurais aussi bien pu choisir Don Quichotte". Jodo n'entend pas seulement tourner un film, mais aussi changer la face du cinéma. Et de s'assurer le concours d'artistes comme Moebius, H.R. Giger ou Chris Foss pour concevoir l'univers, la distribution réunissant pour sa part Orson Welles, Mick Jagger, Amanda Lear ou encore Salvador Dalí, tandis que la musique est confiée à Pink Floyd. S'il y a là matière à nourrir les fantasmes de n'importe quel amateur de SF, le projet capote cependant, Hollywood refusant d'apporter l'appoint financier (Star Wars, que Dune influencera, n'était pas encore passé par là). Reste un mythe, qui a longtemps alimenté l'abondante littérature consacrée aux plus grands films n'ayant jamais été tournés. Suivi aujourd'hui, à quelque 40 ans de distance, de Jodorowsky's Dune (lire la critique), un épatant documentaire dans lequel le cinéaste new-yorkais Frank Pavich retrace cette aventure hors du commun. "L'histoire de Dune m'a toujours semblé irrésistible, commence-t-il, alors qu'on le retrouve, en mars dernier, à l'occasion du festival de Valenciennes. On en parle sur certains sites et dans divers livres, et une fois qu'on la connaît un peu, on veut en savoir plus. La meilleure façon d'y arriver me semblait encore de tourner un film." Les péripéties ayant jalonné le projet dépassent bien souvent l'entendement, en effet, et Jodorowsky's Dune ne se fait faute d'en épingler de mémorables. La démarche de Pavich va toutefois au-delà de la simple recension d'anecdotes truculentes et/ou incroyables, et c'est aussi ce qui fait le prix de son film. "Le premier défi a été de trouver Alejandro Jodorowsky, alors que je ne le connaissais pas, ni personne de son entourage, se souvient-il. Ensuite, il m'a fallu obtenir l'accord des différents intervenants, mais cela n'a guère été difficile, comme si tout le monde avait envie de partager cette expérience. Et enfin, je ne voulais pas d'un document trop simple, qui ressemble à un bonus DVD d'une vingtaine de minutes. L'histoire allait au-delà de celle d'un film qui aurait pu exister: c'est celle d'un homme à la vision, la créativité et l'inspiration immenses. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un de semblable, dont l'objectif n'était pas seulement de faire un film, mais de changer le monde et l'esprit des gens." Tel qu'on le découvre à l'écran, Jodorowksy constitue un film à lui seul pour ainsi dire. Le temps ne semble pas avoir de prise sur un artiste qui revisite cette histoire avec une ferveur intacte, une étincelle dans le regard quand il raconte avoir voulu élargir la perception des spectateurs, entendant leur "procurer les hallucinations du LSD sans le LSD". L'époque était aux trips psychédéliques, et le film de Pavich en restitue jusqu'à la texture -écouter Jodo, c'est définitivement entrer dans un autre monde. "C'est un conteur extraordinaire, alliant passion et énergie, opine le documentariste. Parfois, quand on l'entend raconter ses histoires, on écarquille les yeux parce qu'elles paraissent invraisemblables. Mais il se trouve toujours quelqu'un pour les corroborer- comme toutes ces anecdotes complètement dingues avec Dalí. Les années 70 étaient définitivement une autre époque, et des choses étranges pouvaient se produire, j'imagine..." L'équipée n'était pas que fantasque: cherchant les "guerriers spirituels" prêts à l'accompagner dans cette aventure, le réalisateur d'El Topo allait réunir la crème de la SF à venir. A savoir, outre Moebius, les Giger, O'Bannon et Foss ensuite associés à Alien notamment, un autre film où l'héritage de Dune est palpable. 40 ans plus tard, Giger (interrogé avant sa mort, survenue en 2014) et Foss évoquent d'ailleurs le projet avec l'enthousiasme des premiers jours, l'expérience, comme la personnalité de Jodorowsky n'ayant, à l'évidence, jamais cessé de les inspirer. "Alejandro a conçu cet environnement où ils pouvaient créer à leur guise et en toute liberté quelque chose de magnifique où ils allaient mettre beaucoup d'eux-mêmes, relève Frank Pavich. Etant pour la plupart débutants, ils ont pu croire que c'était une manière habituelle de procéder et que les films constituaient des aventures folles et excitantes, avant de réaliser a posteriori combien Dune avait été une expérience merveilleuse..." A défaut, peut-être de changer le monde, l'approche visionnaire de Jodorowsky aura élargi leur horizon, comme d'ailleurs celui des spectateurs de ses films. Voir les esquisses de Dune permet aussi d'en prendre la (dé)mesure créative, et ce n'est certes pas le moindre des mérites du film de Frank Pavich. "Pour Jodorowsky, la pire chose qui puisse arriver, c'est que quelqu'un aille voir un film, reste deux heures dans son fauteuil et soit le même en quittant la salle qu'en y entrant. Il veut voir les gens changer, vivre une expérience et quitter le cinéma transformés." Pari que relève lumineusement son Dune revisité... (1) JODOROWSKY'S DUNE: SORTIE LE 29/06. LIRE LA CRITIQUE.