"S'il y a une chose dont j'ai horreur c'est bien le cinéma. Surtout qu'on m'en parle jamais", clame Holden Caulfield dès la deuxième page de L'Attrape-coeurs, mythique roman de révolte et d'errance écrit par J. D. Salinger au début des années 50. Salinger et le 7e art, les noces rebelles? Si L'Attrape-coeurs n'a jamais été porté à l'écran, son influence est indéniablement omniprésente dans l'Histoire du cinéma américain. Tout comme celle de son auteur, cultissime incarnation de la figure de l'écrivain reclus.
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"S'il y a une chose dont j'ai horreur c'est bien le cinéma. Surtout qu'on m'en parle jamais", clame Holden Caulfield dès la deuxième page de L'Attrape-coeurs, mythique roman de révolte et d'errance écrit par J. D. Salinger au début des années 50. Salinger et le 7e art, les noces rebelles? Si L'Attrape-coeurs n'a jamais été porté à l'écran, son influence est indéniablement omniprésente dans l'Histoire du cinéma américain. Tout comme celle de son auteur, cultissime incarnation de la figure de l'écrivain reclus. L'ombre d'Holden Caulfield plane sur un nombre impressionnant d'avatars filmiques de la jeunesse revêche ou délinquante: de James Dean dans La Fureur de vivre à Jake Gyllenhaal dans Donnie Darko, en passant par Dustin Hoffman dans Le Lauréat. Un cinéaste, sans doute, s'est imposé plus que tous les autres en épigone salingerien: Wes Anderson, bien sûr, dont plusieurs oeuvres-phares, comme Rushmore ou La Famille Tenenbaum, dénotent d'évidence un souci névrotique du détail et surtout un désarroi existentiel hérités en droite ligne de l'auteur de L'Attrape-coeurs et autre Franny et Zooey. Badlands de Terrence Malick, Taxi Driver de Martin Scorsese, Annie Hall de Woody Allen... On ne compte plus les chefs-d'oeuvre US marqués de son empreinte. Dans Finding Forrester de Gus Van Sant, Sean Connery va même jusqu'à interpréter un double à peine voilé, forcément solitaire et énigmatique, du célèbre écrivain disparu en 2010 à l'âge de 91 ans. Bref, pour peu qu'on veuille bien se donner la peine de l'y chercher, Salinger est partout dans le grand livre hollywoodien. Et il sert aujourd'hui de prétexte -invisible, donc hors-champ- au nouveau film du Québécois Philippe Falardeau (Monsieur Lazhar) avec Margaret Qualley et Sigourney Weaver: My Salinger Year. Adaptation d'un ouvrage autobiographique de Joanna Rakoff, My Salinger Year situe son action à New York dans les années 90 et raconte l'histoire d'une jeune femme à la fois libre et ingénue, rêvant d'écriture, qui se fait embaucher comme assistante de l'agente littéraire de J. D. Salinger: elle n'a jamais lu un livre de l'écrivain culte, avec lequel elle est amenée à communiquer par téléphone, mais se pique de répondre au courrier de ses fans... Ludique mais beaucoup trop sage, le film évoque une espèce de Diable s'habille en Prada dans le milieu de l'édition. Même si son visage n'apparaît jamais à l'écran, c'est encore et toujours Salinger, au fond, qui y brille le mieux de tout son mystère. Rencontré l'an dernier à la Berlinale, où My Salinger Year faisait l'ouverture, Philippe Falardeau évoque cette présence en creux: "Il y a eu, durant le processus de fabrication du film, une version du scénario où il y avait un peu plus de Salinger. Mais j'ai fini par faire marche arrière. Je n'étais pas certain, à vrai dire, de vouloir ouvrir cette porte-là. Est-ce que l'on tient vraiment à se confronter à cette figure mythique à l'écran? Je ne crois pas. C'est beaucoup plus intéressant, à l'arrivée, et beaucoup plus fidèle finalement au personnage lui-même, de jouer avec le spectateur et le mystère Salinger. Montrer son visage n'aurait pu mener qu'à une déception, selon moi. C'est pour ça que j'ai décidé de ne faire entendre que sa voix ou de filmer plutôt les réactions que sa présence pouvait susciter. Une agence littéraire se doit de protéger, en quelque sorte, un auteur du monde extérieur, de préserver sa bulle d'anonymat. Il me semblait naturel que la mise en scène soit en accord avec ça." Tourné quasi entièrement à Montréal alors qu'il est censé se dérouler en plein New York, le film touche également à une certaine consistance cinématographique quand il se plaît à imaginer des séquences où les admirateurs de Salinger expriment leurs sentiments les plus profonds à l'égard de son oeuvre, manière assez subtile de donner corps à son univers à l'écran. "Quand j'ai lu le livre de Joanna Rakoff, sourit Falardeau, j'étais exactement comme elle: je n'avais jamais lu Salinger. Et j'ai écrit le premier brouillon du scénario dans cette pleine ignorance, que j'ai utilisée pour construire cette relation très particulière que Joanna et l'écrivain ont au téléphone. C'est-à-dire qu'elle est impressionnée de parler avec lui, mais elle n'est pas non plus sans voix. Parce qu'elle ne connaît pas son oeuvre, elle en a seulement entendu beaucoup parler. Personnellement, comme j'ai lu Salinger sur le tard, il m'a ému, mais seulement comme la littérature peut émouvoir un adulte. Si j'avais lu L'Attrape-coeurs à l'adolescence, j'aurais, je crois, ressenti toute la révolte de son personnage. À 50 ans bien sonnés, j'ai davantage envisagé le livre comme une histoire de dépression profonde, voire de problèmes de santé mentale. En cela, j'y ai vu un roman en avance sur son temps, parce qu'à l'époque, on ne parlait pas de problèmes de santé mentale comme aujourd'hui. Tout ça pour dire que c'est l'aura de Salinger qu'il s'agissait de mettre en scène, sans pour autant se laisser écraser par elle. En ce sens, j'ai eu beaucoup d'hésitation quant au titre du film. J'aime ce titre, c'était celui du livre de Joanna Rakoff, mais j'ai un peu l'impression qu'il n'envoie pas tout à fait le bon message. Je ne voudrais pas que les gens soient déçus en constatant qu'il s'agit moins de l'histoire de Salinger que de celle de cette jeune femme." C'est à la fois le charme et la limite de l'entreprise, en effet...