Carlo Chatrian, directeur artistique du festival, l'avait annoncé en amont de l'événement: "Tous les films de la Compétition possèdent cette particularité de questionner la forme qu'ils choisissent d'adopter." Et, en effet: objet bâtard dont l'entreprise de déconstruction narrative oscille constamment entre documentaire et fiction (A Cop Movie du Mexicain Alonso Ruizpalacios), boîte à souvenirs redonnant vie et mouvement aux images figées du passé (Memory Box des Franco-Libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige), succession limpide d'ellipses racontant des vies en creux (Introduction du Sud-Coréen Hong Sang-soo), fausse autofiction à l'autodérision théâtralisée (Next Door de et avec l'Allemand Daniel Brühl)... Chacun des longs métrages engagés dans la course à l'Ours doré était porteur d'audace stylistique et d'esprit de recherche structurelle.
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Carlo Chatrian, directeur artistique du festival, l'avait annoncé en amont de l'événement: "Tous les films de la Compétition possèdent cette particularité de questionner la forme qu'ils choisissent d'adopter." Et, en effet: objet bâtard dont l'entreprise de déconstruction narrative oscille constamment entre documentaire et fiction (A Cop Movie du Mexicain Alonso Ruizpalacios), boîte à souvenirs redonnant vie et mouvement aux images figées du passé (Memory Box des Franco-Libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige), succession limpide d'ellipses racontant des vies en creux (Introduction du Sud-Coréen Hong Sang-soo), fausse autofiction à l'autodérision théâtralisée (Next Door de et avec l'Allemand Daniel Brühl)... Chacun des longs métrages engagés dans la course à l'Ours doré était porteur d'audace stylistique et d'esprit de recherche structurelle. Pour le meilleur et pour le pire, serait-on tenté d'écrire. Mais si cette 71e édition censée se dérouler en deux temps (en ligne pour les professionnels en ce début mars donc, et en présentiel pour le public en juin) ne nous a pas épargné quelques énormes ratages (l'assommant et moche Fabian - Going to the Dogs de l'Allemand Dominik Graf, le plombé et complaisant Forest - I See You Everywhere du Hongrois Benedek Fliegauf) et autres semi-déceptions (Albatros du Français Xavier Beauvois, Petite Maman de la Française Céline Sciamma), on choisira néanmoins d'en retenir avant tout la fine fleur. À commencer bien sûr par le grand triomphateur de cette singulière Berlinale en forme de vaste laboratoire d'idées créatives: le génial Bad Luck Banging or Loony Porn du Roumain Radu Jude (lire son portrait ci-dessous), satire aussi "élaborée que sauvage", selon les mots du jury, épinglant dans une outrance radicalement ravageuse l'absurdité et l'indécence morale du monde contemporain. Tous ceux (et ils sont nombreux) qui ont choisi de ne voir là que provocation gratuite et vulgaire immaturité peuvent aller se rhabiller (ou plutôt desserrer le col qu'ils ont un peu raide): voici un Ours d'or qui fait furieusement plaisir et capte comme aucun autre film cette année l'esprit malade de son époque. Revue express du festival en quelques instantanés coups de coeur, toutes sections confondues. Dans Taste, Prix spécial de la section Encounters, un footballeur nigérian blessé partage un quotidien étrangement ritualisé avec quatre Vietnamiennes. On pense aussi bien à Pedro Costa qu'à Tsai Ming-liang face à ce jusqu'au-boutiste ovni auteuriste traversé de renversantes visions hallucinées. Ne cherchez plus le futur grand du cinéma asiatique: il a 30 ans et s'appelle Lê Bao. Avec trois fois rien, le réalisateur géorgien Alexandre Koberidze invente tout un monde dans cette fable discrètement enchanteresse où une sombre malédiction empêche un garçon et une fille de se retrouver. Invitant à regarder la vie autrement, il la transcende par le simple pouvoir de l'imagination et du cinéma. Le grand oublié du palmarès berlinois. Petit prodige du cinéma nippon, Ryusuke Hamaguchi a encore frappé, Grand Prix du jury à la clé. Il rassemble dans Wheel of Fortune and Fantasy trois courts segments liés entre eux par les thématiques du hasard et de l'imagination. Sous l'apparente simplicité des dispositifs, un subtil entrelacs de sentiments complexes où brille l'intelligence des mots et des corps. Coup de foudre total, dans la jeune section Generation du festival, pour cette comédie féministe et feelgood venue de Norvège qui mêle prises de vue réelles et animation. Centrée sur une antihéroïne foutraque en déni de grossesse, Ninjababy tacle les stéréotypes sur la maternité avec un génial humour oblique et un franc-parler salutaire. Irrésistible. Figure de la BD indé US, Dash Shaw ne sacrifie rien de ses obsessions cosmiques et droguées dans ce film d'animation radicalement libre où les utopies de la contre-culture sixties dépendent de la protection de créatures chimériques. Prix spécial de la section Generation 14plus, une symphonie de couleurs psychés pouvant causer l'ivresse.Il y a quelque chose de l'ordre de la maïeutique socratique chez ce professeur iconoclaste -sorte de Bill Murray teuton fan d'AC/DC- à la tête d'une classe d'adolescents largement issus de l'immigration. Fruit d'un énorme travail de montage, ce documentaire-fleuve récompensé du Prix du jury en fait un portrait électrisant, qui donne foi dans notre avenir multiculturel. Héritier conjugué de Joseph Conrad et d'Andreï Tarkovski, Dénes Nagy signe avec Natural Light un premier long métrage d'une ambition monstre rivé au visage hébété d'un sous-lieutenant hongrois confronté à l'horreur glacée de la Seconde Guerre mondiale. Une pure merveille plastique et sensorielle, logiquement récompensée du Prix de la mise en scène.