Première évidence: l'image est superbe! Filmée par le chef opérateur David Gallego en noir et blanc précis, avec une profondeur de champ confondante de précision dans le rendu, la jungle amazonienne offre une vision immédiatement captivante. Le jeune homme qui se campe en surplomb accroche lui aussi le regard. Nous apprendrons qu'il s'agit de Karamakate, ultime survivant d'une tribu anéantie, et chamane aux pouvoirs aussi forts que grande est sa méfiance vis-à-vis de l'homme blanc. Le caoutchouc, objet de toutes les convoitises, a servi de justification à l'horreur de l'exploitation, des massacres... Alors quand se présente, très malade, un ethnologue allemand en demande de remède, Karamakate est tout sauf accueillant. Le contact se fera pourtant, très progressivement mais dans un dialogue de plus en plus ouvert. Il reprendra des décennies plus tard, quand un autre savant occidental, ethnobotaniste de son état, remontera le fleuve vers le lieu magique où veille toujours le chamane devenu vieux... La saga commencée en 1909 trouvera son épilogue en 1940. Le temps de deux heures de cinéma fascinant, elle nous aura passionnés. Par la constante beauté visuelle, par les échanges intellectuels et humains qui s'y multiplient, par les enjeux aussi qui s'y expriment, et qui gardent une actualité par-delà toute distance historique.

Jaguar et serpent

Une scène clé d'Embrace of the Serpent voit Theo, l'ethnologue allemand de la première partie du film, s'insurger contre le vol de sa boussole par le chef d'une tribu indienne. Non pas pour le vol en soi, dit-il, mais parce qu'en se servant de cet objet importé, les locaux oublieraient leur propre système de repérage basé sur les vents et la position des étoiles. Ce à quoi Karamakate réplique que "la connaissance appartient à tous les hommes". Subtile inversion d'un rapport où le Blanc se pose en détenteur du savoir... au point de décider de ce qui est bon pour l'indigène en dépit du désir propre que celui-ci peut émettre! La remarque tranchante de Karamakate fait réfléchir Theo, et nous fait cogiter nous aussi, spectateurs d'un film où les rapports entre nature et culture, entre science et croyance, entre rêve et réalité, font l'objet d'un débat tantôt directement formulé, tantôt suggéré par une mise en images de haut vol. La rencontre muette d'un jaguar et d'un reptile n'est pas moins révélatrice que les échanges verbaux entre Karamakate et Theo puis Evan sur la création du monde ou les rapports entre mondes visible et invisible. Et nous découvrons les "caapis" (breuvages aux effets hallucinogènes), le "Chullachaqui" (double "vide" d'un être humain), entre autres révélations d'une chronique riche en mystères comme en découvertes. Couvert de prix internationaux -23 au total!- depuis le festival de Cannes jusqu'à celui de Sundance, Embrace of the Serpent est une oeuvre passionnante. La troisième seulement et en douze ans du cinéaste colombien Ciro Guerra, parvenu ici au sommet de son art.

DE CIRO GUERRA. AVEC JAN BIJVOET, BRIONNE DAVIS, ANTONIO BOLIVAR. 2 H 04. SORTIE: 06/04.

Première évidence: l'image est superbe! Filmée par le chef opérateur David Gallego en noir et blanc précis, avec une profondeur de champ confondante de précision dans le rendu, la jungle amazonienne offre une vision immédiatement captivante. Le jeune homme qui se campe en surplomb accroche lui aussi le regard. Nous apprendrons qu'il s'agit de Karamakate, ultime survivant d'une tribu anéantie, et chamane aux pouvoirs aussi forts que grande est sa méfiance vis-à-vis de l'homme blanc. Le caoutchouc, objet de toutes les convoitises, a servi de justification à l'horreur de l'exploitation, des massacres... Alors quand se présente, très malade, un ethnologue allemand en demande de remède, Karamakate est tout sauf accueillant. Le contact se fera pourtant, très progressivement mais dans un dialogue de plus en plus ouvert. Il reprendra des décennies plus tard, quand un autre savant occidental, ethnobotaniste de son état, remontera le fleuve vers le lieu magique où veille toujours le chamane devenu vieux... La saga commencée en 1909 trouvera son épilogue en 1940. Le temps de deux heures de cinéma fascinant, elle nous aura passionnés. Par la constante beauté visuelle, par les échanges intellectuels et humains qui s'y multiplient, par les enjeux aussi qui s'y expriment, et qui gardent une actualité par-delà toute distance historique. Une scène clé d'Embrace of the Serpent voit Theo, l'ethnologue allemand de la première partie du film, s'insurger contre le vol de sa boussole par le chef d'une tribu indienne. Non pas pour le vol en soi, dit-il, mais parce qu'en se servant de cet objet importé, les locaux oublieraient leur propre système de repérage basé sur les vents et la position des étoiles. Ce à quoi Karamakate réplique que "la connaissance appartient à tous les hommes". Subtile inversion d'un rapport où le Blanc se pose en détenteur du savoir... au point de décider de ce qui est bon pour l'indigène en dépit du désir propre que celui-ci peut émettre! La remarque tranchante de Karamakate fait réfléchir Theo, et nous fait cogiter nous aussi, spectateurs d'un film où les rapports entre nature et culture, entre science et croyance, entre rêve et réalité, font l'objet d'un débat tantôt directement formulé, tantôt suggéré par une mise en images de haut vol. La rencontre muette d'un jaguar et d'un reptile n'est pas moins révélatrice que les échanges verbaux entre Karamakate et Theo puis Evan sur la création du monde ou les rapports entre mondes visible et invisible. Et nous découvrons les "caapis" (breuvages aux effets hallucinogènes), le "Chullachaqui" (double "vide" d'un être humain), entre autres révélations d'une chronique riche en mystères comme en découvertes. Couvert de prix internationaux -23 au total!- depuis le festival de Cannes jusqu'à celui de Sundance, Embrace of the Serpent est une oeuvre passionnante. La troisième seulement et en douze ans du cinéaste colombien Ciro Guerra, parvenu ici au sommet de son art.