L'engouement des Américains pour Rundskop s'était concrétisé par l'invitation lancée à Michaël R. Roskam de tourner outre-Atlantique un séduisant The Drop, en attendant quelque série télévisée ambitieuse. On l'apprécie toujours là-bas, où les projets ne manquent pas pour le natif de Saint-Trond. Mais c'est en Belgique qu'il a tourné son troisième long métrage, Le Fidèle, un mélange de film de gangsters et de romance passionnelle aux accents très belges. On y parle aussi bien en français qu'en néerlandais, et on y assiste même au premier hold-up intégralement "tweetalig" de l'Histoire du cinéma.
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L'engouement des Américains pour Rundskop s'était concrétisé par l'invitation lancée à Michaël R. Roskam de tourner outre-Atlantique un séduisant The Drop, en attendant quelque série télévisée ambitieuse. On l'apprécie toujours là-bas, où les projets ne manquent pas pour le natif de Saint-Trond. Mais c'est en Belgique qu'il a tourné son troisième long métrage, Le Fidèle, un mélange de film de gangsters et de romance passionnelle aux accents très belges. On y parle aussi bien en français qu'en néerlandais, et on y assiste même au premier hold-up intégralement "tweetalig" de l'Histoire du cinéma. "Le Fidèle aurait dû être mon deuxième film, mais après le succès de Rundskop et les Oscars (1), tout s'est accéléré pour moi aux États-Unis et j'ai tourné The Drop là-bas, explique le réalisateur, après quoi j'ai eu envie de revenir et de tourner ce film déjà écrit des années auparavant. Il fallait que je fasse Le Fidèle maintenant, sinon il allait disparaître. Pour chaque histoire, il y a un moment dans la vie de celui qui la raconte où il peut le faire. Et il y a une limite. Encore deux ans et j'aurais été trop loin, séparé de cette histoire, sans plus d'envie de la partager. Je ressentais ça avec certitude. Quand un film vient trop tard, ça se voit, le spectateur le sent, quand il n'y plus le "drive", quand le désir est parti, quand la magie s'est barrée, quand il n'y a plus d'urgence... Je le savais, alors j'ai dit à tout le monde, en Amérique aussi, "Désolé mais faut que je rentre en Belgique tourner ce film tout de suite. Car si je ne le fais pas, dans quelques années, j'aurai de lourds regrets..."" Roskam présente son nouveau film comme "une tragédie d'amour, située dans un milieu criminel typiquement belge". "La passion amoureuse y est au moins aussi importante, si pas plus, que les casses, les poursuites et les évasions. C'est une histoire de désir absolu, pour un amour absolu. Mon fantasme de l'amour total, absolu. Une exploration de toutes les conséquences d'un tel amour, où tôt ou tard on va rencontrer la mort. Eros-Thanatos." Si Le Fidèle est une tragédie, c'est aussi un polar, où s'inscrit notamment une scène de braquage mémorable. "Ça m'amusait bien sûr de faire cette scène de hold-up bilingue, sourit Roskam, mais elle a aussi une fonction plus sérieuse, qui est de montrer que Gino, même si c'est un braqueur, est un homme poli. Quand il dit à la fille, dans la banque, en flamand avec un fort accent bruxellois, "N'aie pas peur, sois tranquille, ce n'est pas ton argent, rien ne t'arrivera de mal", on le croit. Même avec son flingue, Gino reste quelqu'un de respectueux." Le personnage joué par Matthias Schoenaerts a été construit à partir de recherches sur les gangsters des années 80 et 90 en Belgique, et surtout à Bruxelles (lire ci-contre). "Le nom de Gino, Van Oirbeek, vient bien sûr de Robert Van Oirbeek, le "Petit Robert". Sa beauté, son charme physique viennent de Patrick Haemers, et son côté gamin, très juvénile, de Murat Kaplan. Son intelligence, elle, vient de Philippe Lacroix. J'ai mis tous ces personnages réels dans un grand bac et je les ai mélangés pour créer Gino, qui est pour moi l'archétype du bandit de cette époque." Le cinéaste a suivi le même chemin pour écrire le personnage de Bibi, qu'incarne Adèle Exarchopoulos: "Je me suis inspiré des histoires d'amour des gangsters en question. Leurs romances étaient souvent aussi intenses et fameuses que leurs crimes. Si Bibi est pilote de course automobile, c'est parce que la femme de Murat Kaplan était pilote de rallye. En fait, comme je l'avais fait pour Rundskop, j'ai construit une histoire fictive à partir de faits divers et de personnes ayant existé réellement. Je suis convaincu que cette manière de procéder donne une crédibilité plus grande, un poids humain particulier aux personnages et donc au film. C'est ce que j'aime quand je vois les films des autres, et c'est ce que je veux faire avec mes propres films." Pareille démarche ne peut s'incarner sans la présence et le talent d'acteurs extrêmement concernés, impliqués intimement dans le processus. Pour Le Fidèle comme pour Rundskop, c'est Matthias Schoenaerts qui s'est imposé sans discussion possible pour le rôle central. "Ce fut tout de suite une évidence, il n'y avait pas d'autre choix. J'ai une telle confiance en lui que je ne doute jamais. Je sais qu'il aura fait son travail, il est là comme un cadeau. Il me met tellement à l'aise, et c'est primordial pour réussir un film: la confiance totale", résume un Michaël Roskam qui a voulu, pour le premier rôle féminin, la révélation de La Vie d'Adèle,Adèle Exarchopoulos. "Je savais qu'il ne fallait pas seulement choisir une actrice, mais quelqu'un qui pourrait former un couple à l'écran avec Matthias. Quand j'ai vu La Vie d'Adèle, j'ai été très impressionné par les deux comédiennes, et dans le cas d'Adèle, je me suis dit: "Soit elle se joue elle-même, soit elle est géniale!"Et elle ne se jouait pas elle-même... Quand je l'ai rencontrée, c'était une tout autre fille que dans le film de Kechiche. La connexion a été immédiate. Elle m'a offert un mélange d'énergie et d'innocence que je ne pensais pas possible!" Le travail avec les deux comédiens principaux a été crucial, pour rendre la vérité de "deux personnages qui deviennent un, des aspects de Gino se retrouvant en Bibi et réciproquement, lui prenant progressivement d'elle". "C'est comme une contamination, commente le réalisateur, une contamination que j'ai voulu rendre sensible entre autres dans les vêtements portés par Adèle, qui évoluent au fur et à mesure du très féminin au plus masculin. En même temps que sa vie morale bascule. Et lui hérite de sa moralité à elle, sans le savoir. L'un devient l'autre, au fond." Le réalisateur assume pleinement la belgitude de son film: "Je suis belge, et je n'ai jamais eu le désir de quitter cette âme belge que j'ai. Je suis aussi flamand, limbourgeois et européen, comme le disait Arno. On parle tout le temps français dans Le Fidèle. Je ne veux pas être limité par des constructions culturelles ou politiques. Pour moi, le réalisme compte plus que tout. Y compris le réalisme linguistique. Alors si je réalise un film qui se passe à Bruxelles, les gens parlent français, point à la ligne. En mélangeant bien sûr un peu de flamand pour ceux qui sont de vrais "Brusseleirs". "C'est aussi par voeu de réalisme que Roskam accorde une importance cruciale aux scènes de repas. Comme le fait aussi son cinéaste de chevet, Michael Mann. "J'ai tourné trois courts métrages avant de pouvoir réaliser Rundskop, se souvient le cinéaste, mais j'ai tenu à en réaliser un quatrième avant de passer au long car je n'avais pas encore eu l'occasion de tourner une scène autour d'une table. Today is Friday a servi à ça. Montre-moi comment tu manges et je te dirai d'où tu viens, j'aurai appris beaucoup, sur toi mais aussi sur tes rapports avec les autres." Inscrire son cinéma dans la vie, et la vie dans son cinéma, tel est le credo d'un Michaël R. Roskam à nouveau sélectionné pour représenter la Belgique aux Oscars (2), et dont le futur s'écrira sans aucun doute par-delà les frontières. (1) Le film y fit partie des finalistes pour celui du meilleur film en langue étrangère. (2) Au terme d'une procédure bizarre, et très injuste pour le magnifique Noces de Stephan Streker, qui s'imposait pourtant d'évidence...