Il est commun, ces dernières semaines, de fustiger les célébrités. Celles-ci le cherchent bien, il faut dire. Qu'elles prennent le confinement comme un chouette congé-surprise où faire du pain à la banane avec leurs enfants nés riches ou cosignent de leurs bunkers de Beverly Hills des tribunes virales appelant à un monde plus égalitaire, il leur est beaucoup d'occasions de se taire qui se perdent. "Vous n'êtes pas en position de sermonner les gens! Vous ne connaissez rien au monde réel! Allez vous faire foutre!", leur lançait en début d'année Ricky Gervais du pupitre de présentation des Golden Globes et cette tirade résume toujours parfaitement une lassitude bien réelle envers la "celebrity culture"; pas forcément grandissante mais sans doute ces derniers temps encore davantage médiatisée. Bien entendu, tout cela n'est qu'assez relatif. Depuis la pandémie et leurs réactions à celles-ci, les célébrités réveillent bien quelques trolls de plus et génèrent davantage de critiques mais ce n'est pas comme si, soudainement, ça se désabonnait en masse des comptes Instagram de la famille Kardashian et que les sacs jaunes emplis de posters de stars de la K-Pop se comptaient désormais à la tonne. Ce n'est pas non plus comme si ces haussements d'épaules et ces sarcasmes étaient neufs. Après tout, Bret Easton Ellis écrivait déjà là-dessus dans les années 90 en s'inspirant de ce que Joan Didion écrivait elle-...

Il est commun, ces dernières semaines, de fustiger les célébrités. Celles-ci le cherchent bien, il faut dire. Qu'elles prennent le confinement comme un chouette congé-surprise où faire du pain à la banane avec leurs enfants nés riches ou cosignent de leurs bunkers de Beverly Hills des tribunes virales appelant à un monde plus égalitaire, il leur est beaucoup d'occasions de se taire qui se perdent. "Vous n'êtes pas en position de sermonner les gens! Vous ne connaissez rien au monde réel! Allez vous faire foutre!", leur lançait en début d'année Ricky Gervais du pupitre de présentation des Golden Globes et cette tirade résume toujours parfaitement une lassitude bien réelle envers la "celebrity culture"; pas forcément grandissante mais sans doute ces derniers temps encore davantage médiatisée. Bien entendu, tout cela n'est qu'assez relatif. Depuis la pandémie et leurs réactions à celles-ci, les célébrités réveillent bien quelques trolls de plus et génèrent davantage de critiques mais ce n'est pas comme si, soudainement, ça se désabonnait en masse des comptes Instagram de la famille Kardashian et que les sacs jaunes emplis de posters de stars de la K-Pop se comptaient désormais à la tonne. Ce n'est pas non plus comme si ces haussements d'épaules et ces sarcasmes étaient neufs. Après tout, Bret Easton Ellis écrivait déjà là-dessus dans les années 90 en s'inspirant de ce que Joan Didion écrivait elle-même à ce sujet durant les années 60. Je ne pense donc pas que l'on soit, comme le suggère pourtant un petit article du New York Times, en plein "démantèlement du culte de la célébrité". "Les célébrités sont les ambassadeurs de la méritocratie, y écrit Amanda Hess, une rédactrice spécialisée en pop culture. Ils représentent la poursuite du rêve américain par le talent, le charme et beaucoup de travail. Mais cet idéal de mobilité sociale se dissout vite lorsque la société se confine, que l'économie décroche, que les morts se comptent chaque jour à la hausse et que le futur de tout un chacun est gelé; pour certains dans un appartement bondé, pour d'autres dans un manoir grandiose. Le fossé n'a jamais été aussi net. Le hashtag #guillotine2020 cartonne." Traduisons-la: l'un des impacts sociaux de la crise sanitaire serait que de plus en plus de gens estiment que Madonna sucre les fraises et que Robert De Niro est bien meilleur acteur que polémiste. C'est donc bel et bien un peu léger, encore qu'un argument de Hess tient plutôt bien la route: en fait, on ne sait pas vraiment comment vivent les très, très, très riches. Certains les imaginent certes satanistes et pédophiles mais c'est justement parce que tous les George Soros, Bill Gates, Jeff Bezos, oligarques, narcotrafiquants et autres pétromonarques restent généralement discrets qu'on leur soupçonne beaucoup d'oisiveté dépravée. Les célébrités du cinéma, de la télévision et de la chanson, en revanche, médiatisent bien volontiers leurs styles de vie, leurs intérieurs, leurs régimes alimentaires et leurs habitudes sportives... Peu importe que cela soit vrai ou mis en scène, peu importe que cela ait été "volé" par un paparazzi ou autorisé par leurs services de relations publiques. Il y a une vieille habitude à transformer en spectacle leurs "somptueuses fêtes d'anniversaires pour les enfants, les collections de voitures, la chirurgie plastique et leurs propriétés". C'est une façon de se prétendre accessible, de se positionner en exemple de réussite aussi. Reste-t-on toutefois exemplaire lorsque l'on appelle à ne pas sortir de chez soi du bord d'une piscine privée plus vaste que beaucoup d'appartements? Est-ce bien décent d'essayer de positiver l'expérience d'un lockdown quasi planétaire, quand des personnes asymptomatiques ont éventuellement la mort rapide de proches sur la conscience, que les chiffres du chômage augmentent drastiquement et que le personnel politique se montre globalement sinon réellement incompétent, du moins complètement dépassé? Depuis la crise sanitaire, "les célébrités ont une audience captive de personnes traumatisées collées à Internet pour y chercher dans les tendances indiquées par Twitter des indices qui leur permettraient d'intégrer les inimaginables horreurs qui se trament dehors", écrit Hess. Or, plutôt que de récolter des réponses censées et du réconfort adéquat, elles vont donc plutôt tomber sur Madonna baragouinant des idioties en direct de son bain à pétales de roses et des stars massacrant une énième fois en coeur Imagine de John Lennon. D'où déception, lassitude et hashtag #guillotine2020... Mais est-ce bien la "celeb culture" dans son entièreté qui vacille là? Ne seraient-ce pas plus simplement l'image et la crédibilité de certaines célébrités en particulier, d'ailleurs le plus souvent au minimum quadras et donc en voie de ringardisation, qui prennent cher? Il y a certes une défiance à l'égard des élites qui monte, culturellement cristallisée notamment par les piques de Ricky Gervais et le scénario du film Parasite, mais peut-on sérieusement avancer que le Covid-19, les lockdowns et la récession sont en train de dynamiter les fondements de la "celeb culture"? Que Madonna va réellement un jour payer sur le billot ses vidéos en direct de sa baignoire? Que les gens vont vraiment se détourner de la vie des stars du ciné et de la chanson comme ils se sont jadis détournés de la vie des têtes couronnées, par lassitude du potin et par dégoût social? Que l'on va arrêter d'en faire des caisses à propos de rupins qui survendent leurs nombrils aux médias et/ou braillent continuellement en dehors de leurs domaines d'expertise? Ça me semble d'autant plus improbable que là, TF1 vient justement de relancer la Star Academy, autant dire de rouvrir la chaîne de montage qui vous transforme du plouc anonyme en produit Universal. Qu'à peu près n'importe qui n'étant pas d'accord avec la politique sanitaire du gouvernement Wilmès peut espérer voir son coup de gueule même complètement branquignole partagé et applaudi des milliers de fois, "we could be heroes..." comme disait l'autre. Que là, on en est même à déjà transformer en célébrités des épidémiologistes et des virologues qui, en janvier, n'étaient peut-être même pas reconnus à la cafétaria de leurs laboratoires. À quand le T-shirt "Emmanuel André is watching you"? La figurine articulée de Didier Raoult? Le Top-5 des meilleurs kayakistes de Belgique par Marc Van Ranst? Et puis, surtout, la vision du monde idéal à venir de Miley Cyrus est-elle vraiment plus valable et pertinente que celle de Marius Gilbert, puisque l'une comme l'autre la suce de son pouce; puisque l'une comme l'autre n'a pas la futurologie pour spécialité et que malgré tout, leur blabla se publie, s'imprime, se commente... Question complémentaire: et si tout ceci n'était que business as usual, en réalité? Que comme d'habitude et depuis toujours, ce n'est pas le plus intéressant qui fait jaser les masses, ni même que l'on expose aux masses. On fait plutôt business du buzz, de la vente de vent... Et vous pensez bien que ce n'est pas une grosse gripette qui nous foutrait tout ça par terre!