À Cannes, en juillet dernier, d'où elle allait repartir avec le Prix de l'Audace dans la section Un Certain Regard, Teodora Ana Mihai nous racontait son parcours peu banal dans la foulée de la projection officielle de La Civil. "Mes parents sont des immigrés politiques de la Roumanie de Ceausescu. Ils ont quitté le pays dans les années 80, quand j'avais seulement sept ans, et ont dû me laisser derrière eux, parce que j'étais la garantie pour la Securitate de leur retour au pays après les vacances. Mais ils ne sont pas revenus. Il leur a fallu des mois pour réussir à me faire sortir de là. C'était juste avant la révolution roumaine. J'ai alors enfin pu les rejoindre en Belgique et j'ai vécu à Anvers avec eux jusqu'à mes seize ans. Après quoi, j'ai eu l'opportunité de rejoindre une tante et un oncle qui, eux, avaient émigré à San Francisco. J'ai pu y bénéficier d'une bourse et y finir le lycée, puis continuer l'université à New York. Je suis ensuite revenue en Belgique mais je n'y avais plus aucun réseau. Tous mes amis étaient aux États-Unis et j'étais bien décidée à aller les rejoindre rapidement. Mais la vie en a décidé autrement. Mon père est tombé gravemen...

À Cannes, en juillet dernier, d'où elle allait repartir avec le Prix de l'Audace dans la section Un Certain Regard, Teodora Ana Mihai nous racontait son parcours peu banal dans la foulée de la projection officielle de La Civil. "Mes parents sont des immigrés politiques de la Roumanie de Ceausescu. Ils ont quitté le pays dans les années 80, quand j'avais seulement sept ans, et ont dû me laisser derrière eux, parce que j'étais la garantie pour la Securitate de leur retour au pays après les vacances. Mais ils ne sont pas revenus. Il leur a fallu des mois pour réussir à me faire sortir de là. C'était juste avant la révolution roumaine. J'ai alors enfin pu les rejoindre en Belgique et j'ai vécu à Anvers avec eux jusqu'à mes seize ans. Après quoi, j'ai eu l'opportunité de rejoindre une tante et un oncle qui, eux, avaient émigré à San Francisco. J'ai pu y bénéficier d'une bourse et y finir le lycée, puis continuer l'université à New York. Je suis ensuite revenue en Belgique mais je n'y avais plus aucun réseau. Tous mes amis étaient aux États-Unis et j'étais bien décidée à aller les rejoindre rapidement. Mais la vie en a décidé autrement. Mon père est tombé gravement malade et je me devais de rester auprès de lui." C'est justement de ce dernier qu'elle hérite de sa passion pour la photographie et le cinéma... "Oui, c'est lui qui m'a fait découvrir l'oeuvre de Tarkovski, par exemple. Il était photographe mais avait dû laisser tomber cette passion en Roumanie parce qu'il refusait de faire de la propagande. Il m'a beaucoup encouragée vers les domaines visuels et, quand je suis arrivée à San Francisco, je me suis retrouvée dans un milieu tellement artistique que ça n'a fait que me confirmer dans ce sens." Durant son adolescence voyageuse, Teodora Ana Mihai découvre le Mexique via des amis californiens. À l'époque, il est possible de s'y déplacer sans risque, et la jeune femme tombe sous le charme du pays. Elle s'y rend plusieurs fois, ne pouvant s'empêcher de percevoir une détérioration progressive de la qualité de vie des citoyens et une montée en flèche de la violence. Dans la foulée, en 2014, d'un documentaire, Waiting for August, qu'elle consacre à la jeunesse roumaine en crise, elle décide de retourner au Mexique pour tenter de comprendre, caméra à la main, à quoi peut bien ressembler le quotidien d'un adolescent moyen dans un contexte particulièrement trouble où, dit-elle, "on sort de chez soi le matin et on ne sait même pas si on va revenir vivant le soir". Mais une rencontre décisive va faire dévier son projet vers autre chose... "C'est à cette époque, en effet, que je rencontre Miriam Rodríguez Martínez, une mère et militante mexicaine des droits de l'homme à la recherche de sa fille kidnappée par un cartel. C'est-à-dire que, confrontée à une justice défaillante, à des autorités qui ne l'aident absolument pas, elle a décidé de prendre elle-même les choses en main." Teodora Ana Mihai commence alors à la suivre en documentaire d'observation autour de San Fernando, dans l'État de Tamaulipas, au nord du Mexique, d'où elle est originaire. Mais après seulement deux semaines de tournage, elle s'aperçoit que ce n'est pas tenable. "La région est tellement violente qu'on avait besoin de quatre gardes du corps en permanence avec nous. C'était beaucoup trop lourd, absolument pas discret. D'autant qu'il était impossible de filmer sans devoir censurer certaines choses. C'est à ce moment-là que j'ai compris que la fiction me donnerait la liberté artistique nécessaire pour raconter cette histoire sans tabou ni restriction." Aidée en cela par un romancier mexicain, Teodora Ana Mihai écrit alors le scénario de ce qui deviendra La Civil. En 2017, Miriam Rodríguez Martínez meurt assassinée par douze balles à son domicile le jour de la fête des mères (!) au Mexique, devenant ainsi une martyre de sa cause. Quelques mois plus tôt, elle avait accepté que son combat de mère courage serve d'inspiration directe pour un film de fiction. "Ce film, nous l'avons tourné dans l'État de Durango, dans le nord également. Il s'agit d'un État qui est actuellement sous contrôle, et donc relativement calme. Le gouvernement local nous a donné des garanties au niveau de la sécurité, même si on n'est jamais tout à fait sûrs de rien. Deux séquences cruciales du film ont été tournées dans le ranch de John Wayne, à La Joya, où il a lui-même tourné ses derniers longs métrages. J'aime d'ailleurs parler de La Civil comme d'un narco-western. Visuellement, on est vraiment dans un cinéma inscrit au coeur des grands espaces..." Un cinéma inscrit au coeur des grands espaces qui n'empêche pas la réalisatrice belgo-roumaine de faire le choix d'une caméra constamment avec et sur le personnage de la mère, au plus proche de son visage, où se lisent toutes les émotions... "L'idée, oui, c'était vraiment de ne jamais lâcher cette mère, de partager son ressenti amer. Je pense qu'en cela mon travail de documentariste m'a beaucoup influencée, dans l'idée de coller au personnage afin de capter une vérité, l'essence de son émotion. En outre, je voulais le plus possible tourner en plans-séquences. Pas pour faire style, mais pour ajouter de la tension. C'était l'idée d'approcher une vérité quasi documentaire à travers l'artifice d'une mise en scène très cinématographique. On a travaillé avec une caméra Sony FX9. C'est une nouvelle caméra qui est vraiment vendue comme une caméra de documentaire. Elle est très sensible à la lumière et permet de travailler dans le mouvement. La moitié des séquences du film ont été tournées de nuit, dans l'urgence, donc il fallait pouvoir être dans une grande légèreté et une grande flexibilité, avec parfois des prises à 360 degrés. C'était un vrai challenge pour l'équipe, et une sacrée aventure..."