Il existe une vieille blague qui dit que le skate des seniors, c'est quatre planches et pas de roulettes. Sport apparu au début des années 50 en Californie à l'initiative de surfeurs qui s'ennuyaient quand les vagues n'étaient pas au top, le skateboarding est irrémédiablement attaché à l'idée même de jeunesse. Punk et subversive par essence, cette pratique casse-cou élevée au rang d'art a tout du mode de vie en soi, libre et électrisant. Jonah Hill l'a bien compris, qui puise aujourd'hui dans ses propres souvenirs adolescents la matière première de Mid90s, premier petit film indé fragile, honnête et sensible célébrant la culture skate au son des Pixies, de Morrissey ou Nirvana, mais aussi d'ESG, du Wu-Tang, The Pharcyde et autre A Tribe Called Quest.

Un état d'esprit

Né à Los Angeles au début des années 80, d'une mère styliste et d'un père expert-comptable pour les gueulards de Guns N' Roses -un poème en soi-, Jonah Hill a grandi dans le quartier relativement huppé de Cheviot Hills. Fasciné par la verve sarcastique du Saturday Night Live, des Simpsons ou encore du révolutionnaire Larry Sanders Show de Garry Shandling en télé, il part étudier à New York et commence à écrire ses propres histoires drôles, qu'il teste sur la scène d'un bar de l'East Village. Un rôle et quelques connexions suffiront à le faire repérer par Judd Apatow, le futur pape de la comédie US. Sur le tournage de son 40-Year-Old Virgin en 2005, il rencontre Seth Rogen, véritable frère de rire aux côtés duquel il enchaîne un doublé de triomphales productions Apatow, Knocked Up et Superbad. D'emblée placée sous le signe de l'âge ingrat, sa carrière est lancée. Mais en acteur-caméléon capable de tout, et surtout du meilleur, il s'affirme rapidement comme bien plus qu'un simple second couteau à la silhouette empâtée de comédies grasses ou régressives, par ailleurs souvent hilarantes. Cyrus des frères Duplass, Moneyball de Bennett Miller, The Wolf of Wall Street de Martin Scorsese et même War Dogs de Todd Phillips le voient en effet bientôt évoluer avec autant d'aisance dans le registre dramatique, qu'il investit avec un accent prononcé de folie ou de bizarrerie.

À l'heure où il déboule dans nos salles, Mid90s, son premier long métrage en tant que réalisateur, s'inscrit au fond au confluent de tous ces éléments: entre parcours perso et préoccupations ados, comédie et drame, vulgarité et tendresse. Mais qu'est-ce qui relie au juste la jeunesse plutôt privilégiée de Hill à la culture skate? Un état d'esprit, essentiellement, singulièrement prégnant à l'écran. Socialement largement moins fragilisé que les personnages de son film, le comédien, en effet, a beaucoup côtoyé le milieu des skateurs durant ses jeunes années, marquées par un physique difficile et une sensibilité à fleur de peau. Il a aussi énormément écouté de hip-hop, genre musical qu'il estime faire partie intégrante de son ADN. De ces heures passées à tutoyer de la planche à roulettes sur du gros son diffusé au ghetto-blaster, Hill garde le souvenir d'un moment formateur, qui l'a fait grandir, et d'un milieu au sein duquel il a à l'époque ressenti beaucoup d'amour et de respect. "Ce qu'il y a de beau avec le skate, dit-il en guise de note d'intention, c'est qu'il sort les individus de leurs bulles socio-économiques ou raciales pour les réunir autour de ce qu'ils apprécient le plus au monde."

Jonah Hill (à droite) a tourné avec de jeunes acteurs, dont certains non professionnels.

Loin du simple chromo nostalgique, Mid90s aujourd'hui n'est peut-être pas non plus l'anti- Kids de Larry Clark que Jonah Hill prétend avoir voulu réaliser -pas pour rien que Hill a consulté Harmony Korine, le scénariste de Clark, durant le processus créatif de l'objet, ni que Korine va jusqu'à faire une apparition éclair dans le film. Il en est en tout cas à tout le moins une variation beaucoup plus bienveillante et optimiste. Grand consommateur de documentaires, Hill a ouvertement visé à travers son écriture l'expression d'une vérité, d'une justesse, s'exprimant dans une oeuvre au criant naturalisme qui passe finalement moins de temps à raconter une hypothétique intrigue qu'à créer un ton spécifique, à poser une atmosphère particulière.

Du fond du coeur

Drôle, pudique et frontal à la fois, le film accompagne et épouse le point de vue de Stevie, treize ans, dans le L.A. des années 90. Format de poche mais aspirations grandes comme ça, il a du mal à trouver sa place entre un père absent, une mère en partie démissionnaire et un frère aîné étrangement caractériel. Quand, un été, une bande de skateurs de son quartier le prend sous son aile, c'est la révélation: son existence semble enfin pouvoir prendre son envol. C'est le temps des toutes premières fois: première clope, premier joint, première expérience avec une fille... Littéralement accroché à sa planche et à son discman, il se sent vivre. Et les défis parfois insensés qu'il se lance pour lui-même et pour la galerie ont quelque chose de l'ordre du rituel sacré, du rite d'apprentissage.

À sa suite, Mid90s ressemble parfois, dans sa forme, davantage à une espèce de brouillon de film qu'à un objet cinématographique pleinement accompli. Parfaitement raccord en cela avec son protagoniste en construction et son propos volontiers flottant, il ose aussi les ruptures de ton assez franches, nourries au réalisme le plus cru. Le confondant naturel de ses jeunes acteurs, pour certains non-professionnels, y est évidemment pour beaucoup. Tournant en 16mm et dans un format 4:3 qui renforce le sentiment d'images prises sur le vif, Hill se revendique notamment de l'humour grinçant et inconfortable du Welcome to the Dollhouse de Todd Solondz mais aussi, plus surprenant, de l'énergie du This Is England de Shane Meadows.

Sans jamais faire l'apologie de la frime ou de la déglingue, le primo-cinéaste évite surtout de se poser en moraliste. C'est seulement quand, dans l'ultime quart d'heure du film, il se pique d'introduire un événement expressément dramatique que sa démarche peut, pour la première et unique fois, sembler un poil artificielle. En ce sens, le final de Mid90s apparaît quelque peu raté, mais l'intérêt, bien sûr, est ailleurs. Au moment de mettre son coup d'essai en boîte, Hill, en effet, s'est souvenu de la leçon de deux de ses idoles, les réalisateurs américains Mike Nichols et Barry Levinson, qui ont chacun fourbi leurs premières armes dans le métier en s'attachant à des projets éminemment personnels. "Toute ma vie, j'ai rêvé de devenir cinéaste, se plaît à raconter Jonah Hill. Mais vous n'avez qu'une seule chance au moment de signer votre premier film. Alors autant que celui-ci vienne du fond de votre coeur." Et tout, assurément, dans Mid90s, exsude les passions du trentenaire, du plaisir permanent de la tchatche et de la phrase qui claque aux multiples références à la culture pop qui parsèment cette vibrante tranche de vie où le présent s'éprouve d'autant plus intensément que l'avenir semble incertain. Il n'existe que deux moments dans l'existence, dit le proverbe: maintenant et trop tard.

Mid90s. De Jonah Hill. Avec Sunny Suljic, Katherine Waterston, Lucas Hedges. 1h24. Sortie: 24/04. ***(*)

Planche de salut

Minding the Gap

Primé à Sundance l'année passée et nommé à l'Oscar du meilleur documentaire en février dernier, Minding the Gap sortira sur les écrans belges en juin prochain. Durant douze ans, le cinéaste sino-américain Bing Liu est retourné dans sa ville natale de Rockford, Illinois, pour y filmer ses amis skateurs. S'emparant du milieu qu'il choisit d'investir comme d'un simple prétexte, une rampe de lancement pour traiter du désoeuvrement profond d'une jeunesse avant tout désireuse de s'arracher à la condition peu enviable qui est la sienne, il propose davantage un portrait de groupe à dimension sociale qu'un catalogue d'exploits sportifs, par ailleurs tout à fait grisants. C'est avant tout l'idée de la pratique du skate comme un exutoire, une salvatrice catharsis, et la possibilité d'y trouver une famille d'élection à même de pallier la défection de figures paternelles trop souvent défaillantes ou absentes. Film-thérapie, Minding the Gap s'inscrit dans une tradition déjà longue de documentaires faisant du skate le symbole émancipateur d'un mal-être générationnel.

Lords of Dogtown

La beauté du geste

De l'irrésistiblement eighties Trashin' avec un jeune Josh Brolin (1986) au tout récent et féminin Skate Kitchen (2018), en passant par un Grind assez farfelu (2003), le punk et australien Deck Dogz (2005), le Paranoid Park de Gus Van Sant (2007), les oeuvres de Larry Clark (Kids, bien sûr, mais plus encore Wassup Rockers) ou le très bourrin Skate or Die (2008), la fiction n'est évidemment pas en reste dans le domaine, faisant du film de skate un genre en soi. Et on ne parle même pas de la cultissime scène de l'hoverboard dans Retour vers le futur 2 (1989) ou des délires à peine scénarisés des affreux de Jackass (2002)... Mais le long métrage le plus emblématique sur le sujet pourrait bien être le Lords of Dogtown de Catherine Hardwicke (2005), et son casting magnétique (Emile Hirsch, le regretté Heath Ledger, l'éphèbe blond d'Elephant John Robinson...). Centré sur l'histoire des cadors bien réels qui ont révolutionné le maniement de la planche à roulettes à Los Angeles au coeur des années 70, le film chronique au son d'une BO électrique leur désir brûlant d'échapper aux peu engageantes perspectives offertes par leur ghetto paupérisé de Venice Beach. Ils ont pour nom Jay Adams, Tony Alva ou Stacy Peralta. Ensemble ils forment la team au talent insolent, et au goût immodéré pour l'adrénaline, que l'Histoire retiendra sous le nom fameux des Z-Boys. Avant de connaître la gloire et les inévitables vicissitudes qui s'y rapportent, ils profitent, le temps d'un été qui fera date, de la canicule pour s'introduire clandestinement dans les jardins des nantis du coin afin de tester de nouvelles figures acrobatiques dans leurs piscines vides, et font les 400 coups pour la seule beauté du geste. Soit l'essence même de la culture skate. Live to ride and ride to live...