C'est après avoir lu À l'oeil nu, le livre d'entretiens de Paul Verhoeven avec Emmanuel Burdeau paru chez Capricci en 2017, que m'est venu l'envie, il y a quelques semaines, d'écrire l'histoire de la cancel culture. Le terme a beau être contemporain, le concept de juger quelque chose offensant et de dès lors vouloir le faire disparaître de la circulation des idées, est en effet déjà ancien. On ne parle pas ici de censure au sens religieux, moral ou étatique. De censure en connaissance de cause, décidée après réflexion et étude du produit culturel polémique. Plutôt d'une forme de sabotage militant, basé sur de solides a priori et une forme de panique morale. "Dès le tournage (de Basic Instinct, du 5 avril au 10 septembre 1991), le projet avait déclenché les critiques et même la colère de la communauté gay de San Francisco, explique Paul Verhoeven dans le livre. Celle-ci considérait, en gros, que le scénario assimilait toutes les lesbiennes à des tueuses. Le personnage de Gus Moran, le partenaire de Nick Curran (Michael Douglas) interprété par George Dzundza, faisait aussi l'objet de critiques sévères. Il est vrai que George profère des choses affreuses mais c'est le personnage: certains peuvent être méchants et déplaisants, cela arrive. Basic Instinct ne se voulait nullement un pamphlet politique!" La production fut malgré tout forcée de défendre le scénario devant des représentants de la Mairie de San Francisco, inquiets de laisser tourner dans leur ville un film à la réputation sulfureuse qui pourrait fortement heurter le ressenti de l'une de ses importantes communautés. Lui aussi assez flippé, l'auteur Joe Eszterhas voulut de son côté gommer du scénario écrit bien des années auparavant ce qui semblait pouvoir aliéner une partie du public potentiel, ce que Verhoeven estima tenir du "coup de poignard dans le dos". Le tournage ne fut pas non plus une partie de plaisir: "des gens braquaient des lampes en direction de la caméra, afin qu'on ne puisse pas filmer le moindre plan. Ou bien ils klaxonnaient à tout va afin que l'on ne puisse pas enregistrer le son, coupaient les câbles, jetaient de la peinture sur le décor, etc. De lourdes confrontations avaient lieu tous les soirs, des manifestations contre la production où résonnaient des "Fuck You!"", continue Paul Verhoeven dans le livre. Aux premiers jours de la sortie de Basic Instinct, des militants en hurlèrent aussi la fin aux gens présents dans les files devant les cinémas. Du sabotage à base de spoilers! Puis, ça se calma. C'est que l'idée du film choqua drôlement plus que le film en lui-même.

"Boycotter tous les livres, sauf ceux des féministes"

Le bouquin sur Verhoeven refermé, je me suis donc dit que je tenais là un bon sujet à creuser: la cancel culture d'il y a 30 ans, que presque tout le monde semble avoir aujourd'hui oubliée. 1991, c'est en effet aussi l'année de la sortie du roman American Psycho de Bret Easton Ellis, qu'une critique influente de l'époque considéra comme "un manuel expliquant comment torturer et démembrer les femmes". Aujourd'hui classique, le bouquin faillit bien ne jamais voir le jour et les appels aux actions militantes furent aussi nombreux que quelque peu disproportionnés. Très sérieusement, la présidente de la National Organization for Women alla jusqu'à proposer le boycott de "TOUS les livres, sauf ceux des féministes" publiés par Vintage et Knopf, les éditeurs ayant racheté les droits de American Psycho après qu'Ellis se soit vu lâché par Simon & Schuster, l'éditeur initial qui rétropédala en sueur à la lecture du manuscrit. Surtout après que des employées outrées en aient fait parvenir les pages les plus gratinées à la presse, ce qui donna naissance à une gigantesque polémique doublée de boycotts en tous genres. Un distributeur du nom de Bookpeople refusa ainsi catégoriquement de s'occuper commercialement du roman, au motif que ce n'était pas dans ses valeurs d'accepter l'exploitation commerciale du sadomasochisme. Aujourd'hui, American Psycho est pourtant plutôt perçu comme une farce macabre et il est même question d'en faire une série télé qui sera à priori moins sadique que Squid Game. Personne ne semble même réellement se souvenir de la panique morale qui en accompagna la sortie. Pire, l'histoire de cette controverse est même souvent réécrite de façon très révisionniste, rabaissant toutes les polémiques à une forme aussi maline que perverse de marketing. En mode "Bret Easton Ellis serait-il vraiment Bret Easton Ellis si pas entouré d'un parfum très odorant de scandale?"

Me sont aussi revenues à l'esprit d'autres grosses polémiques culturelles comparables de la même époque ou presque. Le premier album de Body Count, où il était question de violer des femmes et de buter des flics pour un coup bien rigoler. Ce qui n'a pas du tout fait rire. Ce moment de la fin des années 80 où des groupes comme 2 Live Crew (dont j'ai déjà parlé ici), The Dead Kennedys et quelques autres passèrent beaucoup plus de temps à justifier leurs paroles devant des panels de juges et de politiciens plutôt que d'en écrire de nouvelles. Bref, j'ai pris des notes. Et puis, j'ai procrastiné. Tellement procrastiné que voilà qu'aujourd'hui, c'est le journaliste Jon Ronson que la postérité retiendra comme ayant été le premier à retracer l'histoire de la cancel culture, dont il a d'ailleurs retrouvé des traces bien plus anciennes que celles laissées par les détracteurs de Paul Verhoeven et Bret Easton Ellis. Au moment d'écrire ces lignes, je dois bien admettre ne pas avoir écouté les épisodes déjà en ligne de Things Fell Apart, son nouveau podcast pour la BBC où Ronson raconte ce qui arriva à tout un tas de gens ayant traversé des polémiques en roue libre et des lynchages médiatiques à des époques où Twitter n'existait pas encore. C'est que sur le site de la BBC, les podcasts récents n'ont pas l'air écoutables en Europe (Brexit means Brexit?) et Things Fell Apart n'est en ce moment sinon seulement disponible que via Apple, sur inscription, et seulement si on possède un équipement adéquatement updaté.

Plutôt fan de Ronson, je fais quoi qu'il en soit entièrement confiance à son travail, généralement de grande qualité, et recommande donc chaudement ce podcast à toute personne intéressée par le sujet (et en possession d'un Mac récent, donc). Ronson est quelqu'un de très nuancé, qui aime aborder des sujets complexes et des personnalités difficiles avec énormément d'empathie et de compréhension des enjeux plus larges. Dans Things Fell Apart, il évoque ainsi la première personne à avoir été "cancellée" sur Internet (je le tiens d'un article de presse): un homme juif d'origine irlandaise qui s'est moqué des stéréotypes sur les Juifs et les Écossais et dont les blagues ont été accidentellement poussées par un algorithme un jour d'anniversaire de la Nuit de Cristal. Ce qui intéresse surtout Ronson, dit-il dans beaucoup d'interviews promotionnelles, c'est de voir des personnes isolées prises dans une polémique qui les dépasse et n'est qu'une expression des guerres culturelles en cours. Jusqu'au point où elles sont totalement consumées, que leur santé mentale est impactée et leurs vies ruinées. Que "things fell apart", que les choses s'écroulèrent. Qui a lu les bouquins du journaliste, dont Them, ses "aventures avec des extrémistes", et La Honte!, qui parlait déjà d'humiliations et de lynchages sur Internet, sait qu'avec lui, on n'est jamais dans le voyeurisme, l'idéologie partisane et le foutage de gueule à la Strip-Tease mais bien dans une volonté de présenter les choses le plus humainement possible. Bref, au fond, j'ai plutôt bien fait de procrastiner au point de voir filer le sujet chez un autre. Je n'aurais jamais réussi ça, moi. Peut-être même que j'aurais été cancellé pour avoir répondu par des insultes à ceux et celles qui continuent de prétendre que la cancel culture est une invention de l'extrême droite pour détourner le débat public des "vrais" enjeux. Ou posté des GIF's de pics à glace, tiens! Sans rancune aucune donc, Sir Ronson!

C'est après avoir lu À l'oeil nu, le livre d'entretiens de Paul Verhoeven avec Emmanuel Burdeau paru chez Capricci en 2017, que m'est venu l'envie, il y a quelques semaines, d'écrire l'histoire de la cancel culture. Le terme a beau être contemporain, le concept de juger quelque chose offensant et de dès lors vouloir le faire disparaître de la circulation des idées, est en effet déjà ancien. On ne parle pas ici de censure au sens religieux, moral ou étatique. De censure en connaissance de cause, décidée après réflexion et étude du produit culturel polémique. Plutôt d'une forme de sabotage militant, basé sur de solides a priori et une forme de panique morale. "Dès le tournage (de Basic Instinct, du 5 avril au 10 septembre 1991), le projet avait déclenché les critiques et même la colère de la communauté gay de San Francisco, explique Paul Verhoeven dans le livre. Celle-ci considérait, en gros, que le scénario assimilait toutes les lesbiennes à des tueuses. Le personnage de Gus Moran, le partenaire de Nick Curran (Michael Douglas) interprété par George Dzundza, faisait aussi l'objet de critiques sévères. Il est vrai que George profère des choses affreuses mais c'est le personnage: certains peuvent être méchants et déplaisants, cela arrive. Basic Instinct ne se voulait nullement un pamphlet politique!" La production fut malgré tout forcée de défendre le scénario devant des représentants de la Mairie de San Francisco, inquiets de laisser tourner dans leur ville un film à la réputation sulfureuse qui pourrait fortement heurter le ressenti de l'une de ses importantes communautés. Lui aussi assez flippé, l'auteur Joe Eszterhas voulut de son côté gommer du scénario écrit bien des années auparavant ce qui semblait pouvoir aliéner une partie du public potentiel, ce que Verhoeven estima tenir du "coup de poignard dans le dos". Le tournage ne fut pas non plus une partie de plaisir: "des gens braquaient des lampes en direction de la caméra, afin qu'on ne puisse pas filmer le moindre plan. Ou bien ils klaxonnaient à tout va afin que l'on ne puisse pas enregistrer le son, coupaient les câbles, jetaient de la peinture sur le décor, etc. De lourdes confrontations avaient lieu tous les soirs, des manifestations contre la production où résonnaient des "Fuck You!"", continue Paul Verhoeven dans le livre. Aux premiers jours de la sortie de Basic Instinct, des militants en hurlèrent aussi la fin aux gens présents dans les files devant les cinémas. Du sabotage à base de spoilers! Puis, ça se calma. C'est que l'idée du film choqua drôlement plus que le film en lui-même. Le bouquin sur Verhoeven refermé, je me suis donc dit que je tenais là un bon sujet à creuser: la cancel culture d'il y a 30 ans, que presque tout le monde semble avoir aujourd'hui oubliée. 1991, c'est en effet aussi l'année de la sortie du roman American Psycho de Bret Easton Ellis, qu'une critique influente de l'époque considéra comme "un manuel expliquant comment torturer et démembrer les femmes". Aujourd'hui classique, le bouquin faillit bien ne jamais voir le jour et les appels aux actions militantes furent aussi nombreux que quelque peu disproportionnés. Très sérieusement, la présidente de la National Organization for Women alla jusqu'à proposer le boycott de "TOUS les livres, sauf ceux des féministes" publiés par Vintage et Knopf, les éditeurs ayant racheté les droits de American Psycho après qu'Ellis se soit vu lâché par Simon & Schuster, l'éditeur initial qui rétropédala en sueur à la lecture du manuscrit. Surtout après que des employées outrées en aient fait parvenir les pages les plus gratinées à la presse, ce qui donna naissance à une gigantesque polémique doublée de boycotts en tous genres. Un distributeur du nom de Bookpeople refusa ainsi catégoriquement de s'occuper commercialement du roman, au motif que ce n'était pas dans ses valeurs d'accepter l'exploitation commerciale du sadomasochisme. Aujourd'hui, American Psycho est pourtant plutôt perçu comme une farce macabre et il est même question d'en faire une série télé qui sera à priori moins sadique que Squid Game. Personne ne semble même réellement se souvenir de la panique morale qui en accompagna la sortie. Pire, l'histoire de cette controverse est même souvent réécrite de façon très révisionniste, rabaissant toutes les polémiques à une forme aussi maline que perverse de marketing. En mode "Bret Easton Ellis serait-il vraiment Bret Easton Ellis si pas entouré d'un parfum très odorant de scandale?" Me sont aussi revenues à l'esprit d'autres grosses polémiques culturelles comparables de la même époque ou presque. Le premier album de Body Count, où il était question de violer des femmes et de buter des flics pour un coup bien rigoler. Ce qui n'a pas du tout fait rire. Ce moment de la fin des années 80 où des groupes comme 2 Live Crew (dont j'ai déjà parlé ici), The Dead Kennedys et quelques autres passèrent beaucoup plus de temps à justifier leurs paroles devant des panels de juges et de politiciens plutôt que d'en écrire de nouvelles. Bref, j'ai pris des notes. Et puis, j'ai procrastiné. Tellement procrastiné que voilà qu'aujourd'hui, c'est le journaliste Jon Ronson que la postérité retiendra comme ayant été le premier à retracer l'histoire de la cancel culture, dont il a d'ailleurs retrouvé des traces bien plus anciennes que celles laissées par les détracteurs de Paul Verhoeven et Bret Easton Ellis. Au moment d'écrire ces lignes, je dois bien admettre ne pas avoir écouté les épisodes déjà en ligne de Things Fell Apart, son nouveau podcast pour la BBC où Ronson raconte ce qui arriva à tout un tas de gens ayant traversé des polémiques en roue libre et des lynchages médiatiques à des époques où Twitter n'existait pas encore. C'est que sur le site de la BBC, les podcasts récents n'ont pas l'air écoutables en Europe (Brexit means Brexit?) et Things Fell Apart n'est en ce moment sinon seulement disponible que via Apple, sur inscription, et seulement si on possède un équipement adéquatement updaté. Plutôt fan de Ronson, je fais quoi qu'il en soit entièrement confiance à son travail, généralement de grande qualité, et recommande donc chaudement ce podcast à toute personne intéressée par le sujet (et en possession d'un Mac récent, donc). Ronson est quelqu'un de très nuancé, qui aime aborder des sujets complexes et des personnalités difficiles avec énormément d'empathie et de compréhension des enjeux plus larges. Dans Things Fell Apart, il évoque ainsi la première personne à avoir été "cancellée" sur Internet (je le tiens d'un article de presse): un homme juif d'origine irlandaise qui s'est moqué des stéréotypes sur les Juifs et les Écossais et dont les blagues ont été accidentellement poussées par un algorithme un jour d'anniversaire de la Nuit de Cristal. Ce qui intéresse surtout Ronson, dit-il dans beaucoup d'interviews promotionnelles, c'est de voir des personnes isolées prises dans une polémique qui les dépasse et n'est qu'une expression des guerres culturelles en cours. Jusqu'au point où elles sont totalement consumées, que leur santé mentale est impactée et leurs vies ruinées. Que "things fell apart", que les choses s'écroulèrent. Qui a lu les bouquins du journaliste, dont Them, ses "aventures avec des extrémistes", et La Honte!, qui parlait déjà d'humiliations et de lynchages sur Internet, sait qu'avec lui, on n'est jamais dans le voyeurisme, l'idéologie partisane et le foutage de gueule à la Strip-Tease mais bien dans une volonté de présenter les choses le plus humainement possible. Bref, au fond, j'ai plutôt bien fait de procrastiner au point de voir filer le sujet chez un autre. Je n'aurais jamais réussi ça, moi. Peut-être même que j'aurais été cancellé pour avoir répondu par des insultes à ceux et celles qui continuent de prétendre que la cancel culture est une invention de l'extrême droite pour détourner le débat public des "vrais" enjeux. Ou posté des GIF's de pics à glace, tiens! Sans rancune aucune donc, Sir Ronson!