Le cinéma de Jim Jarmusch a ceci de particulier qu'il charrie, sous ses contours familiers, son lot de secrets disséminés par ses personnages idiosyncratiques au gré de nombreuses voies de traverse. Paterson, le dernier opus du réalisateur de Stranger Than Paradise , ne déroge pas à la règle, qui tire de l'observation des détails de l'existence d'un couple amoureux, un chauffeur de bus et sa compagne adepte de fantaisie(s) en noir et blanc, la matière d'un haïku cinématographique dont la richesse ne se donne à voir que sur la longueur. Sept journées dans la vie, pour un séduisant jeu sur les variations et sur ce temps qui semble ne pas avoir de prise sur une oeuvre en suspension, opposant à l'agitation du monde un concentré d'harmonie. Quelque chose comme une philosophie de l'existence aussi, et la quintessence du cinéma de son auteur. Lequel ressemble à ses films, apparence inoxydable -cheveu blanc sur mise noire, rehaussée, au revers du veston, d'un badge des Stooges- et maximum de coolitude zen, tandis qu'il pose ses mots d'une voix traînante.
...

Le cinéma de Jim Jarmusch a ceci de particulier qu'il charrie, sous ses contours familiers, son lot de secrets disséminés par ses personnages idiosyncratiques au gré de nombreuses voies de traverse. Paterson, le dernier opus du réalisateur de Stranger Than Paradise , ne déroge pas à la règle, qui tire de l'observation des détails de l'existence d'un couple amoureux, un chauffeur de bus et sa compagne adepte de fantaisie(s) en noir et blanc, la matière d'un haïku cinématographique dont la richesse ne se donne à voir que sur la longueur. Sept journées dans la vie, pour un séduisant jeu sur les variations et sur ce temps qui semble ne pas avoir de prise sur une oeuvre en suspension, opposant à l'agitation du monde un concentré d'harmonie. Quelque chose comme une philosophie de l'existence aussi, et la quintessence du cinéma de son auteur. Lequel ressemble à ses films, apparence inoxydable -cheveu blanc sur mise noire, rehaussée, au revers du veston, d'un badge des Stooges- et maximum de coolitude zen, tandis qu'il pose ses mots d'une voix traînante. Adolescent, j'ai commencé à lire les traductions des poètes symbolistes français. J'ai découvert Baudelaire, et par conséquent Rimbaud. Je suis ensuite passé aux poètes américains, à commencer par Walt Whitman. Arrivé à New York après avoir quitté Akron où j'avais grandi, j'ai eu la chance de pouvoir étudier avec Kenneth Koch, un grand poète de l'École de New York, et David Shapiro. Ron Padgett, qui a écrit les poèmes de Paterson, et Shapiro ont publié en 1970 An Anthology of New York Poets, et ce livre est devenu ma bible quelques années plus tard. J'ai toujours aspiré, s'il devait y avoir un pendant cinématographique à cette école, à pouvoir en faire partie. Personism A Manifesto, de Frank O'Hara, la définit assez bien. Il y écrit en substance: "N'écris pas un poème comme si tu l'adressais au monde entier, mais à une personne en particulier, comme tu le ferais d'une lettre."This Is Just to Say, le poème de William Carlos Williams qu'on entend dans Paterson (et écrit en 1934, NDLR) constitue bien sûr un précédent. Et puis, ces poètes sont souvent très drôles, ils intègrent de l'humour à leur poésie, en font une célébration. O'Hara utilise beaucoup de points d'exclamation. Un de ses poèmes commence de la sorte: "New York, how beautiful you are today, like Ginger Rogers in Swing Time!" Ils me servent de guide à certains égards. Je ne suis pas en mesure d'analyser si mes films sont poétiques, mais j'espère apporter un équivalent cinématographique aux poètes de cette école. La poésie, en tant que forme, est une immense inspiration, et j'y ai par ailleurs multiplié les références: Mystery Train empruntait sa structure et ses noms de rues à des poètes, on parle de Robert Frost dans Down by Law; j'ai glissé une citation de Rimbaud au début de The Limits of Control... J'aime aussi les poètes parce que je n'en ai jamais rencontré aucun qui écrive pour l'argent: William Carlos Williams était pédiatre, Wallace Stevens travaillait pour une compagnie d'assurances, Frank O'Hara était le curateur du Metropolitan Museum of Modern Art, Charles Bukowski travaillait dans un bureau de poste. Aucun d'eux n'est motivé par l'argent, ils sont vraiment amoureux de cette forme. En un sens, oui, peut-être. J'apprécie les variations et les répétitions dans la poésie, la musique, l'art, que ce soit chez Bach ou Andy Warhol. Et dans le film, je voulais que cette petite structure serve de métaphore pour la vie: chaque jour est une variation sur celui d'avant, chaque nouvelle journée n'est jamais qu'une variation. Ce n'est pas à moi de le faire, ce serait me pousser du col, mais libre à vous. Je parlerais d'un poème cinématographique intentionnellement tranquille. J'aime toutes sortes de films, j'en vois de nombreux genres, mais j'ai voulu tourner un antidote à ces gros films dramatiques violents et tendus comme il y en a tant désormais. J'ai juste voulu faire l'opposé. Je n'utiliserais pas le terme hommage, mais c'est en partie la peinture d'une histoire d'amour très tendre entre des gens qui s'acceptent mutuellement pour ce qu'ils sont. Ils s'aiment pour ce qu'ils sont l'un et l'autre, et non pour ce qu'ils voudraient qu'ils soient. Only Lovers parlait déjà de la même chose, et il s'agit pour moi de la plus pure forme d'amour, l'acceptation, le fait de laisser les gens être ce qu'ils sont, même si tout ne vous plaît pas nécessairement. On peut aussi y voir un trait d'inspiration bouddhiste, accepter les autres plutôt que de les juger. J'ai écrit une ébauche pour cette histoire il y a presque 20 ans, sous formes de notes qui incluaient William Carlos Williams, bien sûr, mais aussi les chutes d'eau, la ville. Je ne sais donc plus ce qui est venu en premier lieu. J'ai ensuite commencé à m'intéresser à l'histoire de cette petite ville un peu curieuse, proche de New York, mais pratiquement oubliée. On ne parle plus de Paterson à New York. De nos jours, la personne la plus connue à en être originaire, c'est le rapper Fetty Wap, qui a fait un énorme carton avec le single Trap Queen l'été dernier. Je suis fan de hip hop, même si sa musique ne correspond pas vraiment à mon style, elle est un peu commerciale et mielleuse à mon goût, mais c'est le roi de Paterson. Le hip hop constitue pour moi une magnifique extension du blues et de la soul, tout en ayant un lien avec la calypso, par les batailles de DJ's, mais aussi le reggae et le dub. Les paroles peuvent être étonnantes et incroyablement complexes. J'ai eu une dispute homérique à ce propos il y a quelques années avec un ami, critique rock à Rolling Stone et grand fan de blues. Il me disait: "Jim, c'est quoi ce plan? Qu'est-ce que tu fous, toi, un mec blanc de l'Ohio, à écouter cette musique des ghettos parlant de dealers, de drogue, etc." Et je lui ai répondu: "Tu écoutes bien du blues, et que je sache, tu n'as jamais ramassé du coton pour le porter dans des ballots sur ton dos."C'est du storytelling, et j'apprécie beaucoup ce type de musique. Le hip hop est très riche et me parle en tant que culture également, même s'il y a aussi des éléments que je n'aime pas, tout ce qui tourne autour de l'argent et du bling, ou encore la façon dont les femmes sont considérées. Je ne suis plus cela d'aussi près, mais j'aime des trucs West Coast, les morceaux moins commerciaux d'Earl Sweatshirt, et Kendrick Lamar est de toute évidence brillant, c'est un génie. Je ne suis pas en mesure de l'analyser. Je me contente de faire les choses à ma façon, et je m'estime très chanceux de pouvoir les faire, sans interférence ceux qui ont l'argent. J'en suis même loin, et cela tient aussi au fait que je suis têtu: je me refuse à tourner des films dont les financiers me diraient comment je dois les faire. Cela ne m'intéresse pas. Il y a bien longtemps, on m'a proposé des projets commerciaux étranges. Mais je me suis vite rendu compte que ces gens n'avaient même pas vu mes films. Pour eux, j'étais juste un nom figurant dans Variety. C'est difficile, et cette situation m'indispose. L'algorithme a été détruit: pour les petits films comme les miens, ni minuscules ni énormes, le retour du box-office n'équivaut pas aux coûts aux États-Unis. C'est compliqué: nous aurions pu tourner Paterson en Europe pour un tiers du budget dépensé aux Etats-Unis, où nous n'avons en outre disposé que de 30 jours de tournage, un planning très serré. Mais Paterson se trouve au New Jersey, je n'allais pas tourner à Hambourg. Je l'ai fait pour Only Lovers, réalisé en bonne partie en studio à Cologne en plus de Detroit, mais je n'allais pas faire ça pour Paterson, New Jersey, avec un bus européen... (rires)Cela n'avait rien de compliqué. Disons par exemple que je veuille tourner un film comme Down by Law pour un million de dollars. Je divise les droits entre trois pays qui préachètent le film: la France, l'Allemagne et le Japon. J'ai mon million de dollars, et je tourne le film qui n'est toujours pas vendu aux États-Unis, ni en Amérique latine, ou en Italie... Donc, ils récupèrent assez rapidement leur argent, et on divise tout: c'est 50/50. Nous en prenons 50 pour avoir fait le film, et eux 50 pour avoir avancé les fonds. C'était un bon deal, mais un tel modèle n'existe plus depuis longtemps. Je n'aime pas parler d'argent, mais Paterson devrait faire un trillion de dollars avant que j'en retire quoique ce soit. Pas très bien. Mes cheveux ont commencé à blanchir alors que j'étais ado, et les filles à l'école me chambraient: "Tu as oublié de laver tes cheveux après avoir repeint ta maison l'été dernier..."J'ai pris l'habitude de m'habiller en noir, comme un ado maussade, c'était mon truc, tiré de Hamlet, Zorro et Roy Orbison. Plus tard, quand j'ai tourné Stranger Than Paradise, j'ai lu une critique disant: "Quel crétin prétentieux! Il s'habille en noir, teint ses cheveux en blanc, et tourne des films en noir et blanc dénués de la moindre action..." Cela a eu un effet bénéfique, en me convaincant qu'il ne fallait jamais laisser quiconque vous juger d'après votre apparence. C'est leur problème, ne le prenez jamais personnellement...