Imagé, le titre d'origine, Aala Kaf Ifrit, est difficilement traduisible, mais signifie en arabe quelque chose comme "dans la tourmente". Sa version française lui aura préféré celui de mauvais conte de fées de La Belle et la Meute. Pas seulement parce que l'on y aperçoit, au détour d'une séquence éprouvante, plusieurs molosses s'ébrouer dans une cage, mais parce que les hommes s'y comportent le plus souvent comme des bêtes. Point de manichéisme vengeur ni d'embarrassant "féminisme" à la petite semaine dont l'époque est friande pourtant ici, mais la chronique tourbillonnante d'une nuit en enfer.
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Imagé, le titre d'origine, Aala Kaf Ifrit, est difficilement traduisible, mais signifie en arabe quelque chose comme "dans la tourmente". Sa version française lui aura préféré celui de mauvais conte de fées de La Belle et la Meute. Pas seulement parce que l'on y aperçoit, au détour d'une séquence éprouvante, plusieurs molosses s'ébrouer dans une cage, mais parce que les hommes s'y comportent le plus souvent comme des bêtes. Point de manichéisme vengeur ni d'embarrassant "féminisme" à la petite semaine dont l'époque est friande pourtant ici, mais la chronique tourbillonnante d'une nuit en enfer. Adapté d'un ouvrage, Coupable d'avoir été violée de Meriem Ben Mohamed, lui-même inspiré d'une histoire vraie, le nouveau long métrage de Kaouther Ben Hania, auteure notamment il y a deux ans du "documenteur" à l'ironie mordante Le Challat de Tunis, nous plonge en effet dans le calvaire de Mariam, jeune femme sexuellement abusée par plusieurs policiers à la sortie d'une fête étudiante. Prise en étau entre l'hypocrisie de la loi des pères, écrasante, et celle, pas moins déshumanisante, des institutions, elle va apprendre à se battre pour que justice soit faite... Sur la grande scène de la salle Debussy à Cannes, où le film a été présenté l'an dernier dans la section Un Certain Regard, la cinéaste avait eu ses mots à l'égard de sa monteuse: "Désolée de ne pas t'avoir donné plus de travail..." Et pour cause: La Belle et la Meute est découpé en neuf plans-séquences, pas un de plus. "Ce choix était présent dès l'entame du projet, explique la réalisatrice. C'est-à-dire que, pour moi, si le scénario ne s'incarne pas immédiatement dans une forme que l'histoire elle-même suggère, alors c'est qu'il est encore trop tôt pour se mettre à écrire. J'aime l'idée de temps réel au cinéma. C'est un concept très fort, qui nous plonge dans quelque chose de l'ordre de la vie. Quand on y pense, notre existence n'est au fond qu'un long plan-séquence ininterrompu depuis la naissance jusqu'à la mort, et on ne peut effectuer un travail de montage que sur nos souvenirs. Les neuf plans-séquences de La Belle et la Meute nous embarquent littéralement avec le personnage. Et comme je ne tourne pas forcément dans des lieux hyper sexy, mais dans des bureaux, des hôpitaux, des corridors, j'ai décidé de tirer parti de cette mocheté, de ce côté étriqué, de cette caméra qui bouge, pour créer un sentiment d'oppression." Un parti pris qui implique un gros effort de mise en place et de nombreuses répétitions en amont... "Ce film, en tout, on l'a tourné quatre fois, pour voir ce qui fonctionnait ou pas. Le rythme du récit est imprimé par le corps des acteurs, leurs mouvements, leurs déplacements, à l'intérieur des scènes." Numérotés comme des chapitres, les neuf plans-séquences qui composent ce véritable chemin de croix, suffocante expérience immersive aux ressorts kafkaïens, fonctionnent à la manière d'un compte à rebours inversé, menant moins à l'anéantissement de sa protagoniste qu'à sa possible reconstruction par l'éveil à une conscience politique. "Le politique m'intéresse mais je n'aime pas quand c'est appuyé, idéologique ou premier degré, tempère Kaouther Ben Hania. Il m'importe avant tout d'inscrire cette dimension dans la vie. Et si le film est situé en Tunisie, dans le contexte sociétal très particulier que cela suppose, mon souhait bien sûr c'est qu'il parle à tout le monde. Il y a quelque chose de mythique dans cette histoire. Le film travaille le thème de la transition, de la possibilité de grandir dans l'adversité. C'est l'idée d'un personnage qui traverse une épreuve et en ressort changé." Entrelardé d'ellipses parfaitement avisées qui renforcent la puissance dramaturgique des neufs blocs de récit, où la cinéaste choisit par exemple d'escamoter le fait divers pour mieux en mesurer toutes les affolantes conséquences, le film ne fait pas toujours l'économie d'une certaine lourdeur démonstrative. Mais, loin du formalisme figé ou du simple tour de force technique, il épouse le destin absurde de son héroïne d'abord hagarde, bientôt frondeuse, avec force conviction, tendant vers un admirable idéal de vérité tandis qu'il fait monter l'indignation comme la pression dans une bouilloire en surchauffe. "Je ne prétends pas transformer le monde à travers l'art. Je vois mes films comme des petits moineaux qui s'obstineraient à essayer d'éteindre un incendie. Mon prochain long métrage s'appellera L'Homme qui avait vendu sa peau. Ça parle d'un réfugié syrien qui rencontre un artiste américain très coté sur le marché de l'art contemporain, et ils concluent ensemble un pacte qui va changer la vie du migrant à jamais."