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Javier Bardem et Penélope Cruz: il n'y en a plus, ces jours-ci, que pour le couple d'acteurs espagnols qui, à peine à l'affiche de Everybody Knows d'Asghar Farhadi, se partage également celle d'Escobar, de Fernando Leon de Aranoa, auteur, en 2002, du fort estimable Los Lunes Al Sol (avec Bardem, déjà). Soit un nouveau biopic consacré au seigneur de la drogue colombien, envisagé cette fois du point de vue de sa maîtresse, Virginia Vallejo -l'occasion, pour Cruz, de signer une composition haute en couleur. Quant à Bardem, outre la perspective de retravailler avec un réalisateur qui l'apprécie à l'évidence - "Il a acquis plus d'expérience, mais il gardé la même énergie, le même dévouement et l'enthousiasme qui étaient les siens il y a quinze ans", relève Aranoa-, il trouve en cette occasion un rôle à métamorphoses comme il les affectionne. L'on ne citera que pour mémoire Anton Chigurh dans No Country for Old Men, ou encore Silva dans Skyfall, deux exemples parmi d'autres. Si sa transformation est spectaculaire, prise de poids et postiche à l'appui, là ne résidait toutefois pas, loin s'en faut, l'unique intérêt présenté par ce projet pour le comédien, par ailleurs producteur du film. Lequel confie avoir été interpellé par la personnalité d'Escobar, disparu en 1993 à l'âge de 44 ans, depuis une vingtaine d'années déjà, et s'être vu proposé en diverses occasions de l'incarner, préférant toutefois décliner ces visions par trop stéréotypées de l' "empereur de la cocaïne". L'angle adopté par Escobar (que traduisait limpidement son titre original, Loving Pablo) ayant permis d'étoffer sensiblement le personnage, l'acteur s'est engouffré dans la brèche, ses réserves envolées. "Jouer un tel personnage est toujours attirant pour un acteur. Le plus grand défi résidait dans le fait de restituer la tournure d'esprit d'un homme ayant changé l'Histoire de la manière que nous savons, mais qui, tout en étant un monstre, se considérait comme un père aimable et aimant. Cela n'engage que moi, bien sûr, mais ma lecture de son histoire, c'est qu'il n'a jamais pris conscience du monstre qu'il était devenu, avec une absence totale d'empathie. Traduire cette mentalité me semblait intéressant, comme comédien."Lucrative (sa fortune était estimée, au début des années 90, à quelque 55 milliards de dollars au cours actuel), l'entreprise criminelle de Pablo Escobar a fait des victimes par milliers. Pour autant, Virginia Vallejo ne sera pas la seule à succomber à son "charme" vénéneux - "J'imagine qu'une part de son pouvoir d'attraction tenait à l'or, la brillance, aux valeurs de l'époque également. Virginia est attirée par le parfum qui émane de lui au-delà de ce qu'il était vraiment. Elle a détourné le regard de beaucoup de choses parce qu'elle voulait être avec lui pour ce qu'il représentait." Et de poursuivre: "Le danger existe, quand on porte ce genre de personnage à l'écran, de donner le sentiment qu'il avait un côté cool. Mais en même temps, et c'était l'un des défis présentés par ce film, nous racontons l'histoire d'une personne qui était vraiment attirée par lui. Et qui, une fois qu'elle a compris de quoi il retournait, a voulu s'enfuir sans être en mesure d'y parvenir. Il ne fallait pas faire d'Escobar une icône, mais quelqu'un en qui l'on puisse "se reconnaître", pour comprendre d'où l'horreur est partie. Et pour moi, cela tient au fait qu'il voulait à tout prix se faire respecter, une attitude générant une angoisse l'ayant conduit aux plus grandes atrocités." La volonté étant, en l'espèce, de mieux comprendre les motivations d'Escobar, le danger existait aussi d'humaniser à l'excès un criminel hors-normes. Écueil dont Javier Bardem était bien conscient, tout en le balayant d'un revers de la main. "Éclairer et montrer la face humaine de l'horreur est de notre responsabilité, souligne-t-il. Si je joue un méchant dans Pirates of the Carribean , je sais qu'il s'agit d'un conte de fées, je m'en acquitte de mon mieux tout en essayant de trouver les raisons motivant le monstre, et de m'amuser en le jouant. Quand j'incarne Pablo Escobar, ma responsabilité est de faire la lumière sur ce qui l'animait qui puisse parler à chacun de nous. Cela n'a rien à voir avec le fait de l'humaniser ou de le rendre glamour, comme l'ont fait d'autres films sur les narcotrafiquants."Doublant la saga sanglante d'une relation amoureuse tumultueuse, Escobar voit donc Javier Bardem tourner à nouveau avec Penélope Cruz, ce qui commence à ressembler à une habitude. Sans remonter jusqu'au fondateur Jamon, jamon, de Bigas Luna, en 1992, les deux acteurs, par ailleurs en couple à la ville, ont été associés récemment dans Vicky Cristina Barcelona, de Woody Allen, The Counselor, de Ridley Scott, et donc Everybody Knows, où Asghar Farhadi en fait d'anciens amants que la révélation d'un lourd secret projette dans la mécanique implacable d'un thriller. Entre eux, l'alchimie n'est plus à démontrer, dont Fernando Leon de Aranoa a su tirer le meilleur parti. "Dès que nous avons décidé que l'histoire serait racontée à travers le regard de Virginia Vallejo, Penélope nous a semblé être l'actrice idéale pour ce rôle, souligne ce dernier. Elle avait un accès direct à Escobar, ils ont été amants durant de nombreuses années, et elle savait donc aussi ce qui se passait en coulisses. Leur proximité nous a semblé constituer un bon moyen pour pouvoir accéder à quelque chose de plus intime..." Ou comment faire converger réalité et fiction, en veillant à ce que la seconde, pour autant, ne déteigne pas sur la première. "Travailler avec Penélope a été facile, même si les rôles ne l'étaient pas, vu l'intensité de leur relation, observe Javier Bardem. Nous avons pu créer et travailler cette relation, tout en veillant à ne pas la ramener à la maison, ce qui était plus difficile certains jours que d'autres. Mais la réalité gouverne, la fiction n'est jamais que de la fiction."À l'inverse du personnage qu'il incarnait récemment dans Mother!, de Darren Aronofsky, l'acteur n'est pas de ceux à tout sacrifier à leur art, en effet, enseignement appris de sa mère, Pilar Bardem, elle-même comédienne. "Il est dangereux à mes yeux de vivre avec quelqu'un qui oblitère la vie privée au nom de la création. Cela n'a jamais été mon cas, et cela depuis l'enfance, parce que ma mère, qui était actrice, ne s'est jamais conduite de la sorte avec nous. Elle m'a appris que, s'il était merveilleux de pouvoir faire ce à quoi l'on aspirait, il ne fallait en revanche jamais perdre de vue ce qui importait vraiment, à savoir le cercle intime. Dans Mother! , l'égoïsme de l'artiste est omniprésent, et cela correspond à une réalité. Quiconque fait des films, écrit des livres ou compose de la musique ressent une profonde insécurité, un manque d'assurance et le besoin d'être accepté. C'est, en général, ce qui déclenche le processus créatif -" je suis là, ce que je fais pourrait vous intéresser", et c'est nécessaire. Mais il y a deux genres d'artistes: ceux qui continuent à hurler pour obtenir de l'attention, parce qu'ils n'en ont jamais assez, une attitude fort destructrice. Et ceux qui, une fois qu'ils ont le cran de se retrouver sur scène ou face à la caméra, font ce à quoi ils étaient destinés, plutôt que de toujours chercher à être sous le feu des projecteurs..."