Dumb and Dumber, Kingpin, There's Something About Mary...: les frères Bobby et Peter Farrelly ont largement contribué à redessiner, à compter du milieu des années 90, les contours de la comédie américaine, ouvrant une brèche dans laquelle allaient ensuite s'engouffrer les Judd Apatow et consorts. On les imaginait désormais en roue libre, débitant leur humour potache et bas du front à tendance scatologique avec une inspiration inégale -voir ainsi un Dumb and Dumber To pas loin d'être consternant. Moment choisi par Peter, l'aîné des frangins, pour signer son premier opus en solo, un Green Book s'écartant sensiblement des canons de la comédie.
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Dumb and Dumber, Kingpin, There's Something About Mary...: les frères Bobby et Peter Farrelly ont largement contribué à redessiner, à compter du milieu des années 90, les contours de la comédie américaine, ouvrant une brèche dans laquelle allaient ensuite s'engouffrer les Judd Apatow et consorts. On les imaginait désormais en roue libre, débitant leur humour potache et bas du front à tendance scatologique avec une inspiration inégale -voir ainsi un Dumb and Dumber To pas loin d'être consternant. Moment choisi par Peter, l'aîné des frangins, pour signer son premier opus en solo, un Green Book s'écartant sensiblement des canons de la comédie. Inspiré d'une histoire vraie, le film a pour toile de fond l'Amérique du début des années 60, et accompagne le périple dans le sud largement ségrégationniste des États-Unis d'un pianiste noir virtuose et de son chauffeur blanc raciste -Mahershala Ali et Viggo Mortensen-, association explosive débordant du cadre du seul buddy movie pour s'ériger en drame humaniste invitant à balayer les préjugés, sans verser pour autant dans l'étalage de bons sentiments. En un mot comme en cent, une réussite. "C'est clair que ce film constitue un départ pour moi, opine Peter Farrelly, que l'on rencontre à Zurich au lendemain d'une première européenne triomphale. On m'a souvent demandé si j'avais l'intention de tourner un jour un drame, à quoi je répondais toujours: "Pourquoi pas, si l'occasion se présente." Je ne suis pas du genre à planifier. Avec Bobby, nous avons toujours enchaîné les films en fonction de nos envies du moment, sans idée préconçue de ce que nous allions faire. C'est comme tomber amoureux, ça ne s'explique pas. Et puis, ce projet s'est présenté..." Et de franchir le pas d'une réalisation en solo, non pour autant que le duo Farrelly soit à consigner dans l'armoire aux souvenirs: "Bobby m'a manqué. Je ne cherchais pas à tourner un film de mon côté. S'il n'y a pas participé, c'est parce que son fils est mort d'une overdose et qu'il devait prendre du recul et se recentrer. Mais il m'a beaucoup soutenu, il ne se passait pas un jour sans qu'il ne m'appelle pour me donner des conseils. Et il est enchanté du résultat." On le serait à moins. Comme souvent dans ces cas-là, la genèse de Green Book est sinueuse. Elle implique tout d'abord Nick Vallelonga, le fils du videur italo-américain du Bronx qui embarquera dans cette curieuse odyssée au titre de chauffeur. Lequel, convaincu qu'il y avait là le potentiel d'un film, invitera son père à enregistrer ses souvenirs sur vidéo. Vient ensuite Brian Currie, ami du précédent, et acteur abonné aux seconds rôles, ayant notamment collaboré avec les Farrelly sur Me, Myself & Irene et Stuck on You. Et qui, ayant eu vent de l'histoire, décide d'en tirer un scénario. Et puis enfin, Peter Farrelly qui, apprenant la teneur du projet au hasard d'une rencontre, se joint à l'affaire. Et de se plonger dans l'enregistrement du témoignage de Tony Vallelonga, lequel fera office de révélateur autant que de détonateur. "C'est là que j'ai découvert l'existence du green book, dont je ne connaissais rien. Il ne se souvenait pas de son appellation, mais parlait d'un livre listant les endroits où les gens de couleur étaient autorisés à séjourner à l'époque dans certains États. Pratiquement personne, aux États-Unis, ne s'en souvient, 85% des Afro-Américains ignorent de quoi il s'agit et l'apprennent maintenant. Il n'y a que les aînés, qui ont grandi dans les années 50 et 60, pour le connaître, parce qu'ils le prenaient avec eux dans leurs déplacements."C'est dire l'intérêt d'un film qui rouvre une page pas si éloignée de l'Histoire états-unienne où un racisme décomplexé avait encore libre cours, trouvant les expressions les plus diverses et outrancières. Une réalité qui aura le don de confronter les deux protagonistes à leurs propres préjugés, avec des enseignements débordant largement du cadre temporel fixé par le scénario. Ce qui s'appelle, en tout état de cause, faire oeuvre de divertissement utile. Au passage, et sans qu'il cherche à s'en gargariser, c'est un peu comme si Peter Farrelly, entraînant d'ailleurs son frère dans son sillage, avait gagné là une nouvelle crédibilité. Encore qu'il refuse de parler d'ostracisme de la profession à leur égard à l'époque où ils accumulaient les succès en alignant les comédies légères d'un goût peu susceptible de faire l'unanimité. "Je n'ai jamais eu le sentiment de faire l'objet de discrimination, même si There's Something About Mary était un excellent scénario qui n'aurait pas usurpé l'une ou l'autre récompense. Mais ça ne faisait pas vraiment partie de nos préoccupations. On est toujours un peu pris de haut quand on tourne ce genre de films. En 1996, Bill Murray tenait sans conteste le second rôle de l'année dans Kingpin. Il était simplement incroyable et il correspondait exactement à ce que devrait faire un second rôle, à savoir élever le film. Mais soit... (Pour la petite histoire, Murray ne sera même pas nominé aux Oscars, la statuette allant à Cuba Gooding Jr. pour son rôle dans Jerry Maguire, NDLR). En ce qui me concerne, honnêtement, ça ne me fait ni chaud ni froid. Quand nous nous sommes lancés dans Green Book , certains ont commencé à évoquer les Oscars, mais ça ne m'avait jamais traversé l'esprit. Ce serait bien, naturellement, mais je ne m'en soucie guère. C'est plus important pour les comédiens, comme Viggo ou Mahershala, qui construisent leurs carrières sur ces prix, mais pour moi, cela n'a guère d'importance."Pour autant, Peter Farrelly ne boude pas son plaisir. Voir le co-auteur des Three Stooges auréolé d'une respectabilité inattendue, c'est un peu comme si le cancre abonné au dernier rang côté radiateur trustait désormais les distinctions, magna cum laude encore bien. "C'est clair que depuis le prix du public à Toronto, je suis l'objet de beaucoup d'attention. Mais je n'ai jamais souffert de ne pas me sentir suffisamment pris au sérieux, pas plus que je n'ai éprouvé le sentiment d'être le moins du monde maltraité. Je trouve ça dingue de me trouver ici. Déjà que je dois me pincer quand je me dis que je réalise des films: encore aujourd'hui, je n'arrive pas à le croire. Ce n'est qu'à 25 ou 26 ans que cette option s'est présentée. Quand Bobby et moi avons écrit Dumb and Dumber, nous n'avons pas réussi à trouver un réalisateur. Nous avions eu la mésaventure de voir un de nos projets antérieurs saccagé par le réalisateur, au point que nous en avons retiré nos noms, et ne voulions pas que ça se reproduise. Mon agent nous a alors suggéré de mettre Dumb and Dumber en scène nous-mêmes. Nous n'avions jamais tourné de vidéos ni de courts métrages, mais nous connaissions ce scénario sur le bout des doigts. Au moment de rencontrer l'équipe, nous leur avons dit: "Chacun d'entre vous sait mieux que nous comment faire un film, mais nous connaissons cette histoire mieux que vous. Nous avons besoin de votre aide, mettons-nous ensemble et faisons le film."" La suite appartient à l'histoire: porté par un phénoménal Jim Carrey - "ce type est un authentique génie"-, Dumb and Dumber impose définitivement leur style, parfois imité, jamais égalé. Au vrai, et même s'il traduit une évolution sensible dans son chef, tant par le sujet traité que par la manière adoptée, Green Book n'est pas sans faire un écho discret à certains films cosignés par les brothers. Ne serait-ce déjà que par sa forme de road trip, matrice des quatre premiers opus du duo. "C'est inconscient, même si j'apprécie les road trips à titre personnel. J'ai déjà traversé les USA 22 fois, dont 16 fois seul. Quand j'en arrive à un stade où la prochaine étape de mon existence ne m'apparaît pas clairement, je monte dans une voiture, et je roule pendant cinq jours. Ma femme m'y encourage, d'ailleurs..." Quant à l'appel de la comédie, qui vient alléger le propos de fréquentes touches d'humour? "Je n'étais pas le clown de ma classe, ni le genre de gamin à raconter des blagues. Et pourtant, quand j'écris, instinctivement, il y a un élément de comédie. J'ai signé deux livres (Outside Providence et The Comedy Writer, NDLR), et s'ils ont le moindre charme, c'est dans leurs parties les plus amusantes. C'est comme une béquille, mais dans le cas de Green Book, j'ai parfois dû me refréner, parce qu'il y a des moments où ça aurait pu être très drôle, mais inapproprié. Il ne fallait pas que ça devienne idiot." Dumb, mais pas trop...