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Citée aux Oscars dès sa première apparition au cinéma, dans Le Monde selon Garp de George Roy Hill, Glenn Close a depuis mené une carrière sans fausse note, s'imposant dans les registres les plus divers: impériale en amante dérangée de Michael Douglas dans Fatal Attraction, d'Adrian Lyne, comme en manipulatrice dans Dangerous Liaisons, de Stephen Frears; aussi à l'aise chez Tim Burton pour le déjanté Mars Attacks! que chez Robert Altman pour le feutré Cookie's Fortune; campant avec un même aplomb Cruella DeVil dans Les 101 Dalmatiens qu'Albert Nobbs dans le film qui porte son nom; l'on en passe, et de non moins mémorables qui, en plus d'en faire une actrice respectée, lui ont valu une longévité peu banale -on ne voit jamais que Meryl Streep, à qui on la compare souvent, pour la concurrencer sur ce terrain. Nul doute que The Wife, le premier film anglo-saxon du cinéaste suédois Björn Runge, occupera une place à part dans sa filmographie: non contente d'y briller, la comédienne en partage le générique avec sa fille Annie Starke qui, après une apparition dans Albert Nobbs, incarne ici la version jeune de sa mère, femme vivant à l'ombre d'un écrivain couronné du Prix Nobel. Une distribution reconduite depuis dans Father Figures de Lawrence Sher, un film choral où elles sont associées aux côtés d'Owen Wilson et Ed Helms. À croire, d'ailleurs, que ces deux-là sont inséparables, qui donnent leurs interviews de concert, la cadette s'effaçant toutefois de bonne grâce devant l'autorité naturelle de son aînée -ce n'est pas pour rien que cette dernière a incarné une impressionnante galerie de femmes de tête. Ce dont, pour autant, Glenn Close ne se gargarise pas: "Hollywood apprécie les histoires mettant en scène des femmes fortes. Tout comme celles où elles finissent dans la rigole. C'est toujours très courageux d'ailleurs de la part d'une actrice d'accepter de s'enlaidir de la sorte. Ce sont sans doute des clichés, mais je ne pense pas qu'Hollywood soit stupide en matière d'histoires. Et cela, même s'ils ont parfois tendance à croire qu'il suffit d'engager des stars comme garantie du succès. Pour moi, c'est toujours une question d'alchimie. Le public réagit émotionnellement aux choses, et non parce qu'on a réuni deux individus qu'il apprécie séparément. Mais je suis convaincue qu'Hollywood aime les femmes fortes et dangereuses. Il suffit de jeter un coup d'oeil à l'Histoire du cinéma pour s'en convaincre." À l'opposé, Joan Castleman, celle qu'elle joue aujourd'hui dans The Wife, apparaît dans un premier temps effacée, vouée à vivre, consentante, dans l'ombre de son mari Joe (Jonathan Pryce), auteur admiré de tous, en passe d'obtenir la consécration ultime sous la forme du prix Nobel. Les choses sont toutefois plus complexes qu'elles n'en ont l'air, le dessous des cartes révélant l'importance cruciale jouée par son épouse dans l'éclosion de son talent littéraire, et la frustration ayant pu découler de la non-reconnaissance de celle-ci. "M'approprier ce rôle s'est révélé un processus intéressant, parce que je ne savais pas, au moment de signer pour ce film, comment je pourrais trouver les raisons l'ayant incitée à rester avec lui aussi longtemps. La première question que je me suis posée, et dont j'étais certaine qu'elle serait partagée par toutes les femmes, c'était: "Comment pourrait-on supporter de rester dans une situation semblable?" Pour trouver la réponse, je me suis plongée dans le scénario et j'ai établi la cartographie de sa psychologie et de ses émotions du début à la fin. J'ai alors réalisé qu'ils étaient à bien des égards complices -une dimension présente dès leur première rencontre. Il lui demande comment elle pourrait l'aimer s'il est dénué de talent, et il y a là, à mes yeux, une question très profonde: on se rend méritant et digne par son travail, et par ce que l'on est en mesure de produire, et voilà cet homme... Mais ils s'aiment, et trouvent une solution.(...) J'envisage toujours les choses de manière pratique et spécifique: que se passe-t-il à ce moment? Quel est le lien avec ce qui vient de se produire?" Et leur pacte de s'imposer, naturellement somme toute... L'action de The Wife se situe au début des années 90, les nombreux flash-backs émaillant le film ramenant toutefois les protagonistes au coeur des fifties. Soit une époque où il était extrêmement malaisé pour une femme écrivain d'être reconnue dans un milieu littéraire dominé par les hommes. Un constat, caustique pour le coup, pas étranger à la décision de Joan de sacrifier son incontestable talent au profit de son charismatique mari. Et ne manquant pas de résonner dans le Hollywood d'aujourd'hui, où les disparités hommes-femmes, salariales notamment, ne sont plus à rappeler... "Mais les choses commencent à changer", relève Annie Starke. "De façon piquante, ça a débuté avec le hacking dont a été victime Sony, lorsque toutes ces informations sont sorties, poursuit Glenn Close. Je ne pense pas que ces inégalités puissent encore se produire à une telle échelle, ni que l'on fera marche arrière. Mais là encore, j'ai toujours privilégié une approche pragmatique. Démographiquement, le public qui rapporte le plus, à Hollywood, ce sont les hommes âgés de 18 à 45 ans, et ça n'est pas près de changer. Et on applique des formules: les femmes que l'on retrouve dans ces films sont celles avec qui ces hommes voudraient faire l'amour. Si ces films rapportent gros, comme ils l'ont fait par le passé, les acteurs sont payés grassement. Julia Roberts, par exemple, a été à un moment l'actrice la mieux payée d'Hollywood parce que ses films généraient de l'argent. Si vous êtes la co-star d'une franchise qui cartonne, l'équivalent de votre partenaire masculin, il me semble évident que vous devriez être payée de la même façon. Dans ce monde, plus vous faites de l'argent, plus vous avez de l'influence. C'est totalement différent dans le cinéma indépendant: j'utilise mon influence en m'engageant pour un film, ce qui contribue à ce qu'il puisse se faire." Postulat vérifié d' Albert Nobbs, qu'elle avait été jusqu'à produire, à The Wife, production adulte quelque peu atypique dans le paysage américain contemporain. "Un film, c'est comme un château de cartes: un acteur s'engage, puis un autre, et finalement, tout le monde se retrouve à bord. En ce qui me concerne, ça dépend avant tout de la qualité du scénario." Celui de The Wife est d'une incontestable richesse, auscultant un couple et les compromis lui ayant permis de durer, sans verser pour autant dans la facilité. "Ne me considérez pas comme une victime, je suis beaucoup plus intéressante que ça", assène à un moment Joan Castleman, comme pour mieux souligner la multiplicité des enjeux soulevés par son histoire. Et de même qu'il y est question d'un certain déterminisme historique et social, le film explore aussi les façons de s'y soustraire, voire de s'en émanciper. "J'ai moi-même dû m'émanciper d'un certain nombre de choses, mais c'est une trop longue histoire pour vous la livrer maintenant, sourit-elle. Je peux par contre vous raconter une histoire concernant ma grand-mère maternelle. Elle avait une grande amie, qu'on appelait "tante Helen", même si elle n'était pas de la famille. À la mort de ma grand-mère, je l'ai invitée à venir prendre le thé, et voilà qu'elle me dit à un moment: "Sais-tu quel était le plus grand souhait de ta grand-mère? Elle voulait devenir actrice." Ce n'était pas permis alors, elle avait terminé l'école, et s'était mariée très jeune. Elle ne m'en a jamais fait part, il a fallu que sa meilleure amie me le dise." Le temps aidant, Glenn Close n'aura pas connu semblable désillusion, même si, de son propre aveu, ses parents n'étaient guère enclins à la voir embrasser la carrière d'actrice, échaudés par les clichés allant le plus souvent de pair -"l'image fantasmatique des actrices véhiculée à l'époque de l'âge d'or des studios, et leur vacuité présumée". À quoi elle allait opposer une voie et une voix toutes personnelles. "Ma voix, ce sont les personnages que j'ai choisis. Je m'exprime à travers mon travail, dont j'ai toujours considéré qu'il constituait mon outil le plus puissant", conclut-elle. Définitivement à rebours des stéréotypes...