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Fien Troch a 38 ans. C'est jeune encore pour une cinéaste, mais "vieux" déjà pour faire écho au malaise adolescent d'aujourd'hui. Pourtant, quelle troublante justesse dans son nouveau film, centré sur quelques ados et leurs familles en pays flamand! Le sujet du flou existentiel des teenagers est puissamment balisé, déjà. Mais là où Larry Clark impose son regard à la réalité filmée, là où Gus Van Sant en fait un sujet de rêverie complice, là où Gregg Araki l'exalte de son esthétique rock et festive, la réalisatrice belge fait vibrer la toile d'une tension unique, née d'un mélange de résolution farouche et d'humilité, d'images accordées aux personnages sans jamais oublier la distance nécessaire au constat humain qui fascine, et forcément dérange. "Au tout début, raconte-t-elle, le film devait s'appeler Syrie et avait entre autres personnages un jeune garçon qui veut partir se battre là-bas. C'était avant l'État Islamique et toutes ses horreurs... C'est devenu beaucoup trop "chargé". Alors j'ai enlevé cette partie de l'histoire et j'ai choisi pour titre Home, puisque le film allait parler d'un enfant qui veut quitter sa maison, d'un autre qui ne réalise pas la chance qu'il a de vivre dans une superbe maison et d'un troisième qui cherche une maison. Évidemment il y avait déjà plein de films qui portaient ce titre (rire)! Mais il était parfait. Il fallait que je le garde, malgré tout..." Un signe de la grande détermination qui habite Fien Troch, et qui s'exprime pleinement dans sa manière très personnelle d'aborder l'adolescence. "Ma première priorité a été de capter et de faire ressentir visuellement l'énergie propre à cet âge. Je voulais aussi dire qu'on a le droit d'être un adolescent, de fumer des joints, de ne rien faire, d'être chiant (rire). On en a le droit! Peut-être pas pendant dix ans, mais bon..."

Les cinéastes qui l'ont précédée, et dont nous parlions plus haut, la réalisatrice n'a pas voulu y penser ("J'ai beaucoup de confiance en moi, je me dis toujours que je vais faire quelque chose qui n'a pas été fait avant"), sauf un peu à Larry Clark ("mais lui, c'est très rock'n'roll") et Gus Van Sant ("mais c'est un tel esthète!"). Et d'ajouter "Bien sûr j'ai vu Kids de Clark quand j'avais 18 ans, et je voulais être dans le film, avec eux, même s'ils sont horribles (rire)!"

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Chaque plan de Home est chargé d'une tension palpable, une tension dont la réalisatrice n'avait pas forcément conscience en tournant. "La caméra capte des choses que l'oeil ne voit pas sur le moment, commente-t-elle. Il y a toujours quelque chose qui n'est pas dit, qui est latent et qui charge l'image. Je m'en suis vraiment aperçue au montage, que j'ai fait avec Nico Leunen(1) et qui a duré huit mois, au lieu des quatre initialement prévus, tant le matériel filmé (avec des GSM, aussi) était riche et important."

Partie de la bande

Avec Frank van den Eeden, son très talentueux chef opérateur, Troch avait décidé d'une option "qui a l'air un peu bête, dite comme ça: ça devait être vrai!" Et de développer: "Il fallait qu'on puisse se dire: "Mais je connais ces gens!" Moi-même, quand j'ai rencontré les jeunes qui jouent dans le film, je me suis sentie proche d'eux. L'un d'entre eux m'a dit que j'avais encore l'air cool pour 38 ans (rires). J'ai gagné leur confiance, je faisais partie de la bande..." Ses interprètes, la réalisatrice les a trouvés grâce au casting effectué par une jeune fille elle-même proche en âge des personnages du film. "Elle les a d'abord interviewés chacun durant 20 minutes, en leur demandant notamment de réagir à une séquence de violence sur YouTube. Ensuite je les ai invités pour une conversation où ils devaient mélanger à un texte donné leurs propres mots et idées. Je voulais qu'ils utilisent ce qu'ils sont eux-mêmes dans chaque scène qu'ils allaient jouer. Enfin je les ai réunis pour qu'ils se connaissent et s'acceptent, avec leurs différences. Je leur ai laissé le temps pour ça, c'était indispensable."

Le tournage a réuni une toute petite équipe, sans poste maquillage ni éclairage. "Une manière de faire en accord avec mes choix pour le style du film, mais aussi de quoi favoriser le sentiment de liberté des acteurs. Quand l'un d'entre eux avait envie de sortir pour aller fumer une cigarette, ou discuter avec moi, c'était toujours ok. La confiance circulait entre nous tous. C'est comme ça que Home est devenu leur film autant que le mien..."

(1) ÉGALEMENT SON COMPAGNON DANS LA VIE, ET LE PÈRE DE SES ENFANTS, DONT L'AÎNÉ APPARAÎT DANS UNE SCÈNE CAPITALE VERS LA FIN DU FILM.