Le cinéma d'animation, il n'est jamais trop tard, semble bien avoir définitivement gagné ses galons de respectabilité dans les grands festivals auteuristes internationaux. L'an dernier encore, Miraï, dernier petit miracle en date du génie nippon Mamoru Hosoda, enchantait les habitués de la Quinzaine cannoise. Ce jeudi, il y avait déjà eu la présentation des Hirondelles de Kaboul dans la section Un Certain Regard. Soit l'adaptation animée du roman de Yasmina Khadra par le duo Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec. Vibrant plaidoyer pour la vie et la liberté, le film décrit la violence et la cruauté insensées du quotidien d'une ville en ruines tyrannisée par le régime des talibans. Multipliant les plans claustros à l'intérieur d'une burqa et travaillant avec beaucoup de rigueur les motifs de la grille et de la prison, l'objet est, par bien des aspects, un étouffoir. "Aucun soleil ne résiste à la nuit", en effet. Mais la douceur des aplats de couleur qui rappellent l'aquarelle et ce subjuguant esprit de résilience qui infuse, traduit et répété comme un mantra -"Il faut vivre"-, sont autant d'appels à l'espoir, la beauté et la résistance clandestine.

Mardi, ce sera au tour du maître italien Lorenzo Mattotti de déployer tous les monts et merveilles de son inimitable palette graphique avec La Fameuse invasion des ours en Sicile, adaptation enlevée du conte de Dino Buzzati présentée là aussi dans la section Un Certain Regard.

Mais le choc animé de ce 72e festival de Cannes est venu hier, vendredi, de la petite section défricheuse de le Semaine de la Critique. Mixant très librement couleur et noir & blanc, 2D et 3D, J'ai perdu mon corps est le premier long métrage signé par le Français Jérémy Clapin. Soit, dans un univers poétique et urbain qui donne le vertige, celui des plus intenses épiphanies, l'histoire de la main tranchée d'un jeune homme qui s'échappe d'une salle de dissection, bien décidée à traverser la ville afin de retrouver son corps. Au cours de ce périple rythmé par une narration-tourbillon, elle se remémore en flash-backs tantôt trashs, tantôt drôles, tantôt sensibles, dans tous le cas super virtuoses, les moments-clés de son existence, du trauma accablant survenu à l'enfance jusqu'à la douceur de sa rencontre avec Gabrielle. Adapté du livre Happy Hand de Guillaume Laurant, scénariste attitré de Jean-Pierre Jeunet, J'ai perdu mon corps pourrait n'être qu'un ersatz nunuche et gadget d'Amélie Poulain et consorts. À l'écran, c'est pourtant tout le contraire, tant Clapin développe à chaque seconde des idées de forme et de fond d'une fantaisie noire, d'un naturel désenchanté et d'une puissance émotionnelle rarement tutoyée ailleurs -et certainement pas chez Jeunet, donc. Porté par le travail d'orfèvrerie musicale de Dan Levy, moitié du groupe The Dø, le film, longue rêverie magique où il est au fond littéralement et avant tout question de reprendre son destin en... main, parle au coeur, au cerveau et au ventre. Déchirant et sublime.