Le bon accueil fait à son premier film américain, le bouleversant Beautiful Boy, amplifie celui déjà réservé, aux États-Unis plus encore qu'ailleurs, à son admirable The Broken Circle Breakdown (Alabama Monroe) voici cinq ans. L'absolue maîtrise de l'émotion manifestée par le jeune cinéaste gantois dans ce mélodrame familial et musical avait beaucoup impressionné outre-Atlantique. Au point de faire de Felix Van Groeningen un transfert hautement désirable pour Hollywood. Le temps de trousser un Belgica aux résonances on ne peut plus... belges et personnelles, le réalisateur tout juste quadragénaire recevait l'appel décisif à prendre en charge un projet parmi les plus beaux mais aussi délicats nourris sur la scène du cinéma US indépendant: l'adaptation simultanée de deux livres autobiographiques témoignant de la relation d'un père (David Sheff) et de son fils (Nic Sheff) asservi à la drogue.

"Le fait que la source soit faite de deux livres aux regards croisés, celui du père (1) et celui du fils (2) est une des choses qui m'ont le plus attiré, car cela n'a jamais été fait auparavant, d'épouser simultanément deux points de vue dans un film sur ce thème", confie Van Groeningen. "Ces textes ont été écrits par des gens qui voulaient, en les rédigeant, non seulement raconter leur histoire mais aussi s'en sortir, précise le réalisateur. Leur lecture m'a énormément secoué, je me suis mis à aimer cette famille, et à être convaincu que je devais faire le film." Comme pour The Broken Circle Breakdown, le cinéaste n'ignorait rien du défi que représente la recherche d'une juste balance en matière d'émotion (ni trop, ni trop peu). "Si j'ai pris ce risque, à nouveau, c'est parce que le sujet me tenait terriblement à coeur, explique Van Groeningen. Ensuite pendant l'écriture, la préparation, le tournage, le montage, vient évidemment la peur de perdre cet équilibre de l'émotion. C'est comme marcher sur la corde raide... Mais tu te dis que le sujet et le film sont quelque chose d'unique, qui méritent cet effort. Il fallait que je fasse ressentir et comprendre, comme je l'avais moi-même ressenti et compris à la lecture des deux livres, à quel point il est difficile pour le drogué de ne pas rechuter, et à quel point c'est difficile pour le parent de trouver l'énergie de lutter, puis celle de tracer une ligne au-delà de laquelle il est impossible d'aller..."

© Francois Duhamel

Comme tomber amoureux

"Faire le casting d'un film, pour moi, c'est comme tomber amoureux", déclare Felix Van Groeningen. Le premier coup de foudre fut pour Steve Carell. "Il était mon premier choix, sachant que dans le système américain il fallait qu'on prenne une star, ce qui réduit forcément la liste potentielle... Mais je voulais aussi un casting original, inattendu. Et j'ai dû résister au studio (Amazon Studios, NDLR) quand ils ont voulu prendre un acteur -dont je ne dirai pas le nom- trop évident pour le rôle. Steve, je l'avais vu dans The Big Short et Foxcatcher et je l'avais trouvé très doué, puis j'ai regardé des interviews de lui et j'ai vu qui il était dans la vraie vie: qu'il était très sincère dans son amour pour sa famille, qu'il exprimait plein de choses qui le raccordaient au personnage de David. On lui a envoyé le scénario, il a regardé The Broken Circle Breakdown puis on s'est parlé une demi-heure au téléphone et il a dit oui." Timothée Chalamet fut pour sa part choisi au terme d'un processus d'auditions durant lequel plus d'une centaine de jeunes acteurs furent vus. "Timothée nous surprenait, à chaque stade du casting. Et quand on l'a réuni avec Steve, pour essayer quelques scènes, on a clairement vu naître une famille... C'était génial!"

© Francois Duhamel

Une expérience différente

Réaliser un film aux États-Unis (co-produit par Brad Pitt) est bien sûr une expérience différente du vécu belge et même européen. "La première différence, c'est l'importance des budgets et le temps que mettent les choses à se concrétiser, témoigne Van Groeningen. Il faut à tout moment que les pièces du puzzle, financièrement parlant, tiennent ensemble, et ce jusqu'à ce qu'on obtienne le green light, le feu vert. Ça veut dire que tu es en train de bosser sur un projet pendant des années mais qu'à tout instant il peut s'arrêter, échouer. Jusqu'au dernier moment. Quand tu es habitué à la sécurité qu'il y a chez nous, quand tu as l'habitude d'avoir tout en main, c'est un peu effrayant, je dois le dire. Mais en même temps ça a marché! Et dès qu'on a commencé à tourner, c'était fantastique! Une super-expérience! C'est un peu plus une machine, aux États-Unis, bien sûr. Mais ce n'est pas nécessairement mauvais (rire). Je n'en revenais pas qu'on puisse, par exemple, construire intégralement le premier étage de la maison en studio... Et donc y tourner en faisant absolument tout ce qu'on pouvait imaginer y faire. J'avais 25 millions, c'est-à-dire douze fois le budget de Belgica (rires ), et une équipe beaucoup plus grande, composée de gens tous très talentueux. J'ai beaucoup appris!" Quid du futur? "Je laisse toutes les portes ouvertes. Je n'exclus pas de continuer là-bas, on verra", conclut le plus international des cinéastes gantois, tout récemment consacré "breakthrough director", révélation de l'année, aux Hollywood Film Awards à L.A.

(1) Beautiful Boy: A Father's Journey Through His Son's Addiction.

(2) Tweak: Growing Up On Methamphetamines.