1989, La Chasse, quartier popu d'Etterbeek, pas loin des Rio, Novelty et Léopold, cinés aux sièges usés par Tarzan, les westerns et les extra-terrestres. On tourne pour la télévision un portrait de Thierry de Mey (musicien-réalisateur et aujourd'hui co-directeur de Charleroi-Danses) qui nous emmène dans un autre cinéma mort de Bruxelles. Sous l'éclairage cru de la télé, les vieilles dorures de l'Albert Hall exhibent de hauts plafonds, souvenir désuet d'empire exténué. On pense aux images de Detroit la décatie qui se multiplient depuis des années sur le Net, ces ballrooms déglingués par l'absence, ces cavernes rock du MC5 et des Stooges ramenées à la préhistoire pour cause de faillite économique. La sensation est la même: la salle d'Etterbeek est magnifique, mais lépreuse, survivante d'un passé irradié. Début octobre 2015, retour à l'Albert Hall: façade pimpante et Art Déco impeccablement restitué, dont cette Roseland Room de 800 mètres carrés, qui retrouve le chic gala des années 30. Ouvert en 1932 et fermé en 1965, l'Albert Hall -royal même s'il n'en porte pas le titre- est resté muet pendant 30 ans, revivant sous le sceau événementiel depuis 1995. Comme le confirme l'excellent bouquin Cinémas de Bruxelles - Portraits et destins d'Isabel Biver (1), le cycle de vie d'une salle de spectacle n'est jamais clos. Et parfois, les sequels valent bien les prequels. Pas qu'au rayon ciné d'ailleurs: authentique jardin de plantations daté du XIXe siècle, le Botanique pétrole aujourd'hui de 300 concerts à l'année, d'un festival et d'une réputation outre-Quiévrain. Pas facile d'imaginer qu'avant leur réouverture comme lieu de spectacles en 1984, les serres amochées des années 70 servent essentiellement de garage aux pigeons. Même que les autorités, toujours inspirées, pensaient raser ce qui devenait alors un chancre. Etat des lieux.
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1989, La Chasse, quartier popu d'Etterbeek, pas loin des Rio, Novelty et Léopold, cinés aux sièges usés par Tarzan, les westerns et les extra-terrestres. On tourne pour la télévision un portrait de Thierry de Mey (musicien-réalisateur et aujourd'hui co-directeur de Charleroi-Danses) qui nous emmène dans un autre cinéma mort de Bruxelles. Sous l'éclairage cru de la télé, les vieilles dorures de l'Albert Hall exhibent de hauts plafonds, souvenir désuet d'empire exténué. On pense aux images de Detroit la décatie qui se multiplient depuis des années sur le Net, ces ballrooms déglingués par l'absence, ces cavernes rock du MC5 et des Stooges ramenées à la préhistoire pour cause de faillite économique. La sensation est la même: la salle d'Etterbeek est magnifique, mais lépreuse, survivante d'un passé irradié. Début octobre 2015, retour à l'Albert Hall: façade pimpante et Art Déco impeccablement restitué, dont cette Roseland Room de 800 mètres carrés, qui retrouve le chic gala des années 30. Ouvert en 1932 et fermé en 1965, l'Albert Hall -royal même s'il n'en porte pas le titre- est resté muet pendant 30 ans, revivant sous le sceau événementiel depuis 1995. Comme le confirme l'excellent bouquin Cinémas de Bruxelles - Portraits et destins d'Isabel Biver (1), le cycle de vie d'une salle de spectacle n'est jamais clos. Et parfois, les sequels valent bien les prequels. Pas qu'au rayon ciné d'ailleurs: authentique jardin de plantations daté du XIXe siècle, le Botanique pétrole aujourd'hui de 300 concerts à l'année, d'un festival et d'une réputation outre-Quiévrain. Pas facile d'imaginer qu'avant leur réouverture comme lieu de spectacles en 1984, les serres amochées des années 70 servent essentiellement de garage aux pigeons. Même que les autorités, toujours inspirées, pensaient raser ce qui devenait alors un chancre. Etat des lieux. En novembre 1973, la troupe de théâtre du Plan K présente Le Nu traversé dans un Botanique fantomatique. Les mêmes performers, amateurs d'espaces délaissés, occupent le Pavillon des Passions humaines, début 1977: l'affiche du spectacle d'après des textes entre autres de William Burroughs et Sade, 23 Skidoo, montre des jeunes mecs nus, de dos, escaladant une sculpture copine du kamasutra. Le haut relief en question, marbre de Carrare, est l'oeuvre de Jef Lambeaux (1852-1908), Anversois sur lequel Léopold II a flashé. Le truc est franchement inouï, et pas seulement pour l'époque: douze mètres sur huit représentant une trentaine de corps dénudés et enlacés, hommes et femmes, dominés par un mort crucifié... Le Pavillon qui entoure la chose est architecturé par Horta mais, dès son inauguration en 1899, le scandale impose une fermeture qui ne se démentira que rarement jusqu'à cet été 2015. Le Pavillon rénové est accessible au public encore quelques jours, avant sa sieste d'hiver. Juillet 2015. Avant de filer à Dour, Great Mountain Fire se relaxe dans son studio du Théâtre Américain. A dix mètres, un couloir caverneux pour l'entrée des véhicules: la réverb naturelle y a servi pour quelques prises du dernier album. Plus loin, la salle principale de cet édifice construit pour l'Expo 1958: là où, le 18 octobre 1964, les Rolling Stones se produisent dans un show de la BRT (future VRT), interviewés par Nonkel Bob, un type en costard assez vieux pour être leur grand-père. Mythique, cet édifice l'est resté, même s'il accuse aujourd'hui ses presque 60 piges. Philippe Van Meerbeeck, de la Direction medias de la VRT: "L'endroit a été loué par la télévision flamande après l'Expo 58 et on en est partis en 2012. Pendant plus d'un demi-siècle, le Théâtre Américain a été le lieu de tous nos grands shows live, surtout jusqu'aux années 90 lorsque la technique du lieu a commencé à dater. Mais les premiers essais de la télé couleur ou des effets numériques ont été testés dans cet endroit qui a marqué plusieurs générations. D'ailleurs, en février 1968, on y a enregistré cinq ou six playbacks avec Pink Floyd, notamment sur le toit..." Depuis que la télé flamande a quitté les lieux il y a trois ans, la Ville de Bruxelles en est devenue le locataire, le lieu restant propriété de la Régie Fédérale des Bâtiments. La Ville -via Brussels Expo- y a installé, entre autres, les bureaux de Bruxelles-les-bains, Plaisirs d'hiver, du BSF, et sous-loue des locaux à une poignée de groupes. Début septembre, le Fédéral visitait les 15 000 mètres carrés du Théâtre Américain pour voir s'il pouvait y installer un centre d'accueil pour réfugiés! Histoire à suivre. Depuis 2007, le théâtre de 483 places du Résidence Palace, bâtiment historique proche du rond-point Schuman, est fermé. Cette splendeur Art Déco datée de 1926 comprend une salle à l'italienne mais aussi un foyer et une salle des miroirs qui en jettent, lambris dorés, vitres biseautées et parquet en chêne. Isabelle Pauthier, directrice de l'ARAU (Atelier de recherche et d'action urbaines): "Il s'agit d'un lieu extrêmement important, construit par Michel Polak, une performance technique et aussi le premier ensemble d'appartements destinés à la haute bourgeoisie bruxelloise. Comprenant également une splendide piscine, fermée elle aussi. En 2001, lorsque Guy Verhofstadt a proposé d'accueillir les sommets des conseils européens, l'Etat belge a négocié l'utilisation du Résidence Palace avec la Région bruxelloise. Dans cet accord, il était bien spécifié que le théâtre comme la piscine devaient rester accessibles au public. Lorsqu'on a construit le tunnel ferroviaire Schuman-Zaventem, les travaux ont démoli quelques mètres de l'atelier des décors. Et l'Etat en a profité pour fermer le théâtre, oubliant ses promesses..." L'extérieur évoque une facade de garage: bois et bardage un peu fatigués. Cet ancien cinéma daté de 1936 et fermé en 1974, Le Molière, est occupé par une ASBL, Project(ion) Room, qui y organise des concerts, du théâtre, des performances. Un collectif plutôt dans l'esprit du Nova, bénévolat et troc de services communautaires pour cultures contemporaines à la Kino Kabaret (2). Comme quand une escouade de volontaires a transporté l'équivalent de quatre tonnes d'acier afin de souder à la main des poutres nécessaires à la stabilisation du plancher de scène. Qui se trouve au-dessus du plafond d'un magasin de la chaussée voisine de Waterloo, bâtiment séparé. Le vieux ciné de La Bascule a été acquis par des architectes qui nous expliquent que "100.000 euros ont déjà été investis dans le lieu, dont 25.000 pour la seule scène". La salle principale, garnie de 150 fauteuils reçus du BIFFF, a le (faux) plafond troué: l'une des réparations à venir, dès que l'argent sera là. "On fonctionne sans subsides. La commune d'Uccle nous a octroyé 400 euros pour notre version de L'Idiot de Dostoievski..." Voilà encore un ex-cinoche, connu dans les années 30 sous le nom de Diamant Palace, dance hall ensuite comme Panthéon-Palace. L'entrée discrète sur le Parvis de Saint-Gilles ne laisse pas présager le flamboyant intérieur. Une salle de bal style Louis XV et une autre, baptisée mauresque, d'Art Nouveau arabisant, déplient une impressionnante splendeur, un rien fanée: la seconde incarne l'improbable croisement entre un loukoum géant et un ballroom américain au parquet précieux. Edifice de 1906 signé Guillaume Segers, ce bâtiment de 4700 m² a traversé plusieurs vies: l'une d'entre elles s'est déroulée sous la bénédiction de la paroisse de Saint-Gilles et de ses oeuvres. Désireuses de contrer par la fête et les réceptions l'adversaire voisin et néanmoins socialiste. En 1985, devant l'ampleur des travaux à réaliser, le lieu ferme. Classé en 2006, il est racheté en 2013 par la société Edificio, propriétaire d'autres bâtiments bruxellois historiques, comme le classieux Concert noble, hallucinant immeuble du Quartier Léopold de la fin XIXe, construit à la demande de Léopold II, encore lui. Les travaux de l'Aegidium devraient commencer en 2017 et on parle de 7 à 10 millions d'euros d'investissement: on se met à rêver aux concerts pop, acoustiques, néo-classiques, intimes, world, jazz, qu'un tel espace pourrait proposer au coeur du boboland bruxellois. On a beaucoup parlé de bruxellisation à propos du bordel urbanistique des années 60-70, faisant de Bruxelles une sorte de Berlin qui n'aurait rien compris à l'architecture. Aujourd'hui, ce triste syndrome belge persiste: à la fois dans le manque de vision pour la ville -cf. le piétonnier du centre- mais aussi par l'abandon ou la négligence d'endroits formidables, étonnants, décalés, précieux. On pense au Pathé Palace de 1913, premier complexe ciné bruxellois avec 2500 places au coeur du boulevard Anspach, tout proche de l'AB: il est depuis trop longtemps en hypothétiques "travaux". Ou ces joyaux de Laeken que sont la Tour japonaise et le Pavillon chinois. La première, construite pour l'Expo Universelle de Paris en 1900, a été rachetée par ce bon vieux Léopold II alors que sa copine chinoise a carrément été sculptée à Shangaï il y a plus d'un siècle et importée sous nos latitudes. Toutes deux sont fermées "pour travaux" et lorsqu'on essaie d'en connaître les délais, on nous répond -aux Musées du Cinquantenaire qui gèrent le flop- "que tout cela est un peu flou". Parlez-en aux étudiants du Conservatoire de Bruxelles, où l'état du bâtiment est tellement mauvais "que déplacer un piano, c'est risquer qu'il passe à travers le sol". (1) CFC EDITIONS 2009. (2) UNE ÉQUIPE S'INSTALLE DANS UN LIEU UNE SEMAINE DURANT POUR Y VIVRE ET Y CRÉER.