Présenté en ouverture d'Un Certain Regard lors du dernier Festival de Cannes, Donbass, du cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa, a laissé le public sous le choc. Et pour cause: c'est à une plongée en plein cauchemar que convie là le réalisateur de In the Fog, les treize épisodes qui composent le film dévoilant un environnement déshumanisé rendu à une violence et une sauvagerie primales au gré des exactions perpétrées par les deux camps qui s'opposent dans un conflit aux contours incertains. Soit, au confluent du grotesque et du tragique, ce qui ressemble à s'y méprendre à un avant-goût de l'enfer. Et, de l'avis de son auteur, un conte ne portant pas "sur une région, un pays ou un système politique mais sur un monde perdu dans l'après-vérité et les fausses identités. Ça concerne chacun d'entre nous."

À l'assaut du mont Blanc

Exalté, Loznitsa? Voire. Fort de sa longue expérience de documentariste, il veille à nourrir ses visions apocalyptiques de la réalité, non sans entretenir un certain flou sur la nature même des images: "La relation entre fiction et documentaire, c'est en quelque sorte la quadrature du cercle, un problème insoluble. Il y a une frontière stricte entre l'une et l'autre, mais en même temps, quand je tourne une fiction, j'essaie qu'elle ressemble autant que possible à un documentaire, parce que l'impact sur le spectateur est alors beaucoup plus fort. C'est lié notamment au fait que nous sommes de plus en plus habitués aux vidéos amateurs que nous tournons et nous envoyons les uns aux autres. Nous faisons désormais confiance à ce type d'images, et le cinéma a tendance à évoluer en ce sens. J'ai constaté, en tournant Donbass, que pour obtenir le résultat escompté, je devais autoriser un certain pourcentage d'erreurs afin d'arriver au degré d'authenticité nécessaire. Une autre règle, c'est que la caméra ne doit pas tout capturer -des informations importantes peuvent rester hors champ, ce qui contribue également à la ressemblance avec la vie. Et quand je tourne des documentaires, j'essaie qu'ils ressemblent à des films de fiction en recourant aux outils de ces derniers. Mon ambition ultime, c'est de tourner un jour un film dont les spectateurs me demanderaient, "Mais où avez-vous trouvé ces images?", tant il évoquerait des archives. C'est mon mont Blanc."

En attendant, Sergei Loznitsa s'en tient donc aux mornes plaines du Donbass, livrées à un chaos traduit à l'écran en quelque collage de séquences fortes dont la structure, souligne-t-il, emprunte au Fantôme de la liberté, de Luis Buñuel. "Le film est inspiré d'événements réels, aussi incroyables qu'ils puissent paraître. J'ai choisi les histoires les plus frappantes. Je voulais intégrer différentes strates de la société: des gens très pauvres, d'autres très riches, des combattants... qui tous, au fil des épisodes, sont confrontés à la corruption et aux humiliations. Mon intention était de montrer un territoire et un État en voie de désintégration." Pari tenu, et le résultat dépasse peut-être ses espérances, où fureur et désespoir s'enlacent dans un spectacle de désolation.

C'est bien de "spectacle" en effet qu'il s'agit, le réalisateur insistant d'ailleurs sur les vertus curatives du cinéma face au flot d'images qui nous assaille désormais: "Il est très difficile d'expliquer au public que ce qu'il voit aux informations, sans constituer des mensonges en tant que tel, ne correspond pas non plus à la réalité. Nous devons apprendre à nous distancier des images et à ne pas les laisser nous affecter à ce point. Et le cinéma peut nous enseigner que tout ce que nous voyons à l'écran n'est jamais que performance. Il peut nous offrir un mécanisme de défense..." Mais aussi être utilisé à d'autres fins, Loznitsa lui-même n'échappant pas au procès d'intention voulant qu'il s'adonne à la propagande anti-russe. Spéculation qu'il accueille avec un large sourire: "La propagande répond à des fins très claires. Quiconque s'y livre doit avoir une cible et des objectifs précis. Et être certain que son message sera perçu par les spectateurs -comme dans une publicité pour un yaourt, c'est la même chose. Mon objectif est de provoquer le spectateur et de déclencher un processus de réflexion. Mes films ont des structures ouvertes, et des objectifs drastiquement différents de ceux de la propagande. Si je mène une guerre de l'information, c'est exclusivement contre les idiots!"