Objets trouvés: chaque semaine, l'histoire du cinéma vue à partir d'un objet qui lui colle à la toile.
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Le théâtre fut initialement le domaine des portes. Les pièces dites "de boulevard", le vaudeville, les comédies lestes et burlesques d'un Georges Feydeau, d'un Eugène Labiche, en firent par exemple un usage permanent. Voici quelques années, à Bruxelles, le Théâtre le Public offrit une production d'Un fil à la patte de Feydeau proprement endiablée, avec un décor tournant où les portes s'ouvraient et se fermaient sans cesse dans un balai frénétique. Le cinéma, tout en s'inspirant (parfois trop) du théâtre, aima vite pratiquer l'ellipse, et les ouvertures/ fermetures de portes devinrent une variable d'ajustement pour une narration se voulant plus fluide, plus rapide. À charge pour certains cinéastes, certains genres aussi, de rendre aux portes un rôle justifié, voire inventif. Car qui dit porte fermée dit espace off. On titille l'imagination de manière positive ou inquiétante quant à savoir ce qui en surgira quand on l'aura ouverte... Logiquement, le cinéma fantastique et d'horreur -le thriller aussi bien sûr- a très souvent usé des portes comme de barrières retenant une menace (un monstre, un tueur, voire le diable dans les nombreuses évocations de la Porte de l'Enfer), ou inversement de promesse d'ouverture vers un ailleurs magique, comme spectaculairement avec la porte de la garde-robe du Monde de Narnia, et de manière sublime dans Le Magicien d'Oz quand Dorothy (Judy Garland) passe du noir et blanc à la couleur en ouvrant la porte de la ferme familiale transportée par une tempête du Kansas dans le monde fabuleux d'Oz...Des techniques ont été inventées pour qu'une caméra puisse donner l'illusion de passer une porte sans devoir l'ouvrir. Mel Brooks s'en est amusé dans High Anxiety (1977), parodie hitchcockienne où une caméra subjective avance vers une porte et, au lieu de la traverser, s'y heurte et la défonce dans un grand fracas! Un peu d'ironie et d'inventivité là où les films se reportent le plus souvent sur le talent d'un décorateur pour juste donner un cachet à des portes. Ainsi de celle, d'un beau rouge, du repaire des Ghostbusters (1984), ou celle, toute bleue, de la maison de Hugh Grant dans Notting Hill (1999). Plus intéressantes étant les portes coulissantes du métro londonien de Sliding Doors (1998), dont le franchissement peut changer le cours de la vie de Gwyneth Paltrow. Mais s'il fallait retenir un maître en la matière, ce serait évidemment le génial Ernst Lubitsch, dont les comédies enchantent encore des décennies après sa mort en 1947. Mary Pickford, la star du "muet" qui l'avait fait venir d'Allemagne à Hollywood en 1923, déclara plus tard, frustrée, qu'il était "un metteur en scène de portes, pas de gens". Injuste car Ernst était bon directeur d'acteurs. Mais pertinent face au travail créatif intense du cinéaste avec les portes dans son cinéma! De The Love Parade (1929) à The Shop Around the Corner (1940) en passant par One Hour with You (1932) et Ninotchka (1939), c'est un vrai festival d'entrées et de sorties, avec derrière les portes, souvent, une forte pincée d'érotisme dérobé au regard... et à la censure.