"Le cannibalisme était l'idée première du film. Je voulais raconter une histoire dans laquelle l'héroïne devient un monstre, ou du moins fait quelque chose d'inhumain, et que le spectateur la comprenne plutôt que de la rejeter. Pour que ça marche, il fallait que depuis le début on se batte avec elle, qu'elle soit victime d'une injustice. D'où le contexte des bizutages. C'est une tradition avec des règles qui viennent de nulle part, qui sont vides de sens, et cet aspect autoritaire et injuste, je savais que le spectateur, même inconsciemment, se soulèverait contre." Voici, simplement et efficacement, posées les bases de ce récit dérangeant, qui voit une étudiante vétérinaire végétarienne devenir progressivement "autre" lorsqu'elle se retrouve obligée de manger de la viande a...

"Le cannibalisme était l'idée première du film. Je voulais raconter une histoire dans laquelle l'héroïne devient un monstre, ou du moins fait quelque chose d'inhumain, et que le spectateur la comprenne plutôt que de la rejeter. Pour que ça marche, il fallait que depuis le début on se batte avec elle, qu'elle soit victime d'une injustice. D'où le contexte des bizutages. C'est une tradition avec des règles qui viennent de nulle part, qui sont vides de sens, et cet aspect autoritaire et injuste, je savais que le spectateur, même inconsciemment, se soulèverait contre." Voici, simplement et efficacement, posées les bases de ce récit dérangeant, qui voit une étudiante vétérinaire végétarienne devenir progressivement "autre" lorsqu'elle se retrouve obligée de manger de la viande au cours d'un baptême. "Dans le contexte du film, le cannibalisme est pensé comme quelque chose de positif, comme un geste de rébellion. Cette gamine sort du système et devient une créature qu'on ne peut pas contrôler mais qui est quand même humaine." Cette "gamine", c'est Garance Marillier. Âgée de seulement 17 ans pendant le tournage, l'actrice sera une révélation pour les spectateurs. Mais pour Ducournau c'est déjà une vieille complice puisqu'elle a tourné dans les deux courts métrages de la réalisatrice, dont le premier quand elle n'avait que douze ans. Cependant, le rôle n'a pas été écrit sur mesure: "Je ne voulais pas me brider en me disant: "Non je ne peux pas lui faire faire ça!" Parce qu'on est proches, que j'aurais eu tendance à la protéger. Je me suis forcée à ne pas penser à elle pendant les trois ans d'écriture, et puis une fois que ça a été fini c'est redevenu une évidence." Cette complicité a permis à la réalisatrice d'emmener sa muse assez loin, et dans son sillage les personnages secondaires incarnés par Ella Rumpf (sa grande soeur) et Rabah Nait Oufella (son colocataire). Car les rôles étaient très exigeants physiquement, en termes de violence comme de nudité. "On a beaucoup parlé en amont. Je leur ai dit exactement ce que je voulais pour chaque scène et exactement ce que j'allais filmer. Ensuite je leur ai demandé ce qui leur faisait peur là-dedans et s'il y avait des choses absolument non négociables. Et je l'ai respecté car ce serait absolument dégueulasse de trahir quelqu'un là-dessus! Je suis très présente pendant le tournage, je leur parle pendant les prises et c'est une galère pour le son après, mais je leur dis: "Mets ta main là, bouge comme ça, tu l'embrasses, tu descends..." Ce côté mécanique enlève beaucoup de gêne. Je les accompagne et je pense que c'est pour ça qu'ils me font confiance." Avec une idée forte et un casting dévoué, restait à Ducournau et sa productrice Julie Gayet à trouver le décor unique du film: l'école vétérinaire. "Ce que j'avais décrit je pensais que ça n'existait pas et qu'il faudrait prendre un bout de décor par-ci, un autre par-là. Mais quand on a fait des recherches sur les campus français, rien ne convenait! C'était toujours petit, urbain, pas du tout ce que je voulais. Et un jour au marché du film de Cannes, on a rencontré Jean-Yves Roubin (Frakas Production, NDLR) qui nous a dit: "Il y a ça chez moi!" Il nous a montré des photos du Sart Tilman à Liège. C'était exactement ça." Le film devient donc une coproduction avec notre pays et le résultat ne ressemble à rien de ce que les cinémas français ou belges ont pu nous offrir ces dernières années. "Comme c'est son sujet, je voulais que le film lui-même ne rentre pas dans les cases. En France on n'a pas l'habitude du mélange des genres. Quand les étrangers le font on aime, mais une fois en langue française ça ne marcherait pas?" Gageons que le succès de Grave aux festivals de Cannes et Toronto, et maintenant sa sortie en salle, feront bouger les lignes.