En deux longs métrages à peine, Le Policier (2011) puis L'Institutrice (2014), l'Israélien Nadav Lapid s'est imposé comme un auteur majeur du jeune cinéma contemporain, faisant le bonheur, de Locarno à Cannes, des festivals les plus exigeants. C'est à Berlin, d'où il est reparti auréolé de la récompense suprême, que Synonymes, son troisième film, a pris cette fois son envol. Il fait aujourd'hui escale à Bruxelles grâce au très proactif cinéma Galeries, palliant pour l'occasion l'absence d'un distributeur belge.
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En deux longs métrages à peine, Le Policier (2011) puis L'Institutrice (2014), l'Israélien Nadav Lapid s'est imposé comme un auteur majeur du jeune cinéma contemporain, faisant le bonheur, de Locarno à Cannes, des festivals les plus exigeants. C'est à Berlin, d'où il est reparti auréolé de la récompense suprême, que Synonymes, son troisième film, a pris cette fois son envol. Il fait aujourd'hui escale à Bruxelles grâce au très proactif cinéma Galeries, palliant pour l'occasion l'absence d'un distributeur belge. D'inspiration ouvertement autobiographique, Synonymes raconte l'exil volontaire de Yoav (tourbillonnant Tom Mercier), ex-soldat émérite de l'armée israélienne débarqué à Paris avec l'espoir illusoire que la France le sauvera de la folie de son pays. Résolu à se couper de ses racines, il décide d'arrêter de parler l'hébreu, achète un dictionnaire léger et tente de s'immerger dans la langue de Voltaire. Groggy, un peu zombie, il déambule dans la capitale, mange les mêmes pâtes à la tomate pour 1,28 euros par jour, se lie d'amitié avec un couple bourgeois (Louise Chevillotte et Quentin Dolmaire, "garrelliens" en diable) et prépare son examen de naturalisation, continuant à idéaliser cette terre d'accueil hexagonale qui condamne pourtant ses étrangers au purgatoire identitaire... Cru, audacieux, théâtral, imprévisible, volontiers déstabilisant, le film, c'est sûr, en irritera plus d'un, qui n'y verront qu'un succédané tardif d'une certaine grammaire godardienne. D'emblée, pourtant, les fulgurances sont là, même si les comédiens donnent d'abord l'impression d'artificiellement déclamer leur texte, comme dans un mauvais pastiche d'auteurisme à la française, avant que la petite musique entêtante des mots ne s'impose avec une évidence quasiment obsédante. C'est là que se joue tout l'art de Nadav Lapid, dans les plis d'un langage qui semble constamment se réinventer pour n'être plus qu'une cadence, qu'un flux, qu'une coulée de pur cinéma, généreuse, complexe, ambiguë, à laquelle on reste suspendu. Rendre compte du chaos de l'existence plutôt que dérouler un piètre argumentaire politique: voilà un vrai projet de cinéma, en effet. Réalisateur privilégiant toujours la mélodie des phrases et des gestes à la platitude d'un hypothétique message à délivrer, Lapid filme au plus près du corps de Yoav, qu'il montre dans tous ses états. Nu comme un ver, gelé le temps d'une mort symbolique, affamé puis prostitué: il témoigne d'une identité gravée au plus profond de la chair contre laquelle Yoav s'acharne à partir en guerre. Synonymes est à son image, dur et tendre à la fois. Un film libre, aux soudaines percées de fantaisie tragique, comme quand son désarmant anti-héros se pique de "jouer" de la mitraillette au rythme de Je ne veux pas travailler. Qui dit mieux?