Figurant de cinéma, le fragile Clément (Vincent Macaigne, désarmante montagne de sensibilité) est tombé amoureux de la seule manière qu'il connaisse: totale, l'oeil larmoyant et la vie en suspension. Elle s'appelle Mona et travaille dans une sandwicherie de la Gare du Nord (Golshifteh Farahani, profil sensuel et tendu semblant sorti d'un autoportrait de Frida Kahlo). Mais au terme de quelques rendez-vous à peine au fil desquels Clément s'est convaincu tout seul de l'existence de leur idylle, Mona lui intime de ne plus venir la voir. C'est le coup de l'histoire qui se termine avant même d'avoir commencé: Clément perd pied, et demande alors à Abel, écrivaillon et ténébreux libertin (Louis Garrel, mâchoire cynique et diction serrée) de devenir son ambassadeur auprès de Mona. De l'amour, les deux amis, grands enfants, ont une vision diamétralement opposée -l'un y croit trop, l'autre plus tellement. Ils tomberont pourtant d'accord sur Mona, dont ils ignorent le secret: en fin de peine, la jeune femme est en processus de réinsertion et rate par leur faute le train qui devait la ramener en prison. C'est le début d'une errance dans Paris -cavale enivrante de trois trentenaires sur le fil, qui n'ont rien à offrir que la valse-hésitation de leurs sentiments les uns pour les autres, éternels croisements, engueulades et séductions: la matière vivante et pulsionnelle d'un authentique triangle amoureux.

Triangulation du désir

Après le court La Règle de trois en 2011 (18 minutes de fragments d'une histoire à trois avec déjà Macaigne, Farahani et lui-même), le fils Garrel retrouve sa famille de cinéma et se fend d'un premier long métrage sous égide romantique: adaptant, comme Jean Renoir avant lui dans La Règle du jeu, Les Caprices de Marianne d'Alfred de Musset, le néo-réalisateur transpose le drame napolitain le temps de quelques heures de nuit et de jour dans les rues de Paris. Agir en messager de l'amoureux transi, et provoquer à son propre profit les effets escomptés par le mandant: on connaît les théories de triangulation du désir. Le film les reparcourt avec charme et légèreté, qui avance dans l'énergie et la lumière, entre réalisme et fantaisie, entre explicite et flou artistique. Dialogué, littéraire (on y retrouve logiquement beaucoup de Christophe Honoré, qui a co-écrit le scénario avec son acteur fétiche), le cinéma de Louis Garrel est aussi affaire de regards et de corps -corps qui se rencontrent, se tirent de la solitude, se soutiennent ou se veulent. Outre Truffaut (les courses-poursuites de Jules et Jim, inévitablement), Les Deux amis évoque César et Rosalie de Claude Sautet (avec qui il partage le compositeur Philippe Sarde, pour une bande-son sensible) et le miraculeux Sérénade à trois de Lubitsch: des films qui, dans une histoire à trois, filent surtout le duo masculin. Assister aux impuissances d'un ami, à l'énergie vaine de ses illusions, aimer à travers ses yeux: récit d'amours contrariées, Les Deux amis, qui cite la fable éponyme de Lafontaine dans une scène d'hôtel (l'une des plus belles du film), est donc aussi et en premier lieu exploration douce-amère de la grammaire d'une amitié masculine, de son intimité, de ses infidélités, de ses enfantillages, de ses culpabilités. Jusqu'où est-on responsable du bonheur de ses amis? A-t-on le droit de ne pas se forcer à rester amis quand on ne se plaît plus? Les histoires d'amour existent aussi en amitié. Garrel en a fait un premier film plein de grâce.

DE ET AVEC LOUIS GAREL. AVEC VINCENT MACAIGNE, GOLSHIFTEH FARAHANI. SORTIE: 21/10.

Figurant de cinéma, le fragile Clément (Vincent Macaigne, désarmante montagne de sensibilité) est tombé amoureux de la seule manière qu'il connaisse: totale, l'oeil larmoyant et la vie en suspension. Elle s'appelle Mona et travaille dans une sandwicherie de la Gare du Nord (Golshifteh Farahani, profil sensuel et tendu semblant sorti d'un autoportrait de Frida Kahlo). Mais au terme de quelques rendez-vous à peine au fil desquels Clément s'est convaincu tout seul de l'existence de leur idylle, Mona lui intime de ne plus venir la voir. C'est le coup de l'histoire qui se termine avant même d'avoir commencé: Clément perd pied, et demande alors à Abel, écrivaillon et ténébreux libertin (Louis Garrel, mâchoire cynique et diction serrée) de devenir son ambassadeur auprès de Mona. De l'amour, les deux amis, grands enfants, ont une vision diamétralement opposée -l'un y croit trop, l'autre plus tellement. Ils tomberont pourtant d'accord sur Mona, dont ils ignorent le secret: en fin de peine, la jeune femme est en processus de réinsertion et rate par leur faute le train qui devait la ramener en prison. C'est le début d'une errance dans Paris -cavale enivrante de trois trentenaires sur le fil, qui n'ont rien à offrir que la valse-hésitation de leurs sentiments les uns pour les autres, éternels croisements, engueulades et séductions: la matière vivante et pulsionnelle d'un authentique triangle amoureux. Après le court La Règle de trois en 2011 (18 minutes de fragments d'une histoire à trois avec déjà Macaigne, Farahani et lui-même), le fils Garrel retrouve sa famille de cinéma et se fend d'un premier long métrage sous égide romantique: adaptant, comme Jean Renoir avant lui dans La Règle du jeu, Les Caprices de Marianne d'Alfred de Musset, le néo-réalisateur transpose le drame napolitain le temps de quelques heures de nuit et de jour dans les rues de Paris. Agir en messager de l'amoureux transi, et provoquer à son propre profit les effets escomptés par le mandant: on connaît les théories de triangulation du désir. Le film les reparcourt avec charme et légèreté, qui avance dans l'énergie et la lumière, entre réalisme et fantaisie, entre explicite et flou artistique. Dialogué, littéraire (on y retrouve logiquement beaucoup de Christophe Honoré, qui a co-écrit le scénario avec son acteur fétiche), le cinéma de Louis Garrel est aussi affaire de regards et de corps -corps qui se rencontrent, se tirent de la solitude, se soutiennent ou se veulent. Outre Truffaut (les courses-poursuites de Jules et Jim, inévitablement), Les Deux amis évoque César et Rosalie de Claude Sautet (avec qui il partage le compositeur Philippe Sarde, pour une bande-son sensible) et le miraculeux Sérénade à trois de Lubitsch: des films qui, dans une histoire à trois, filent surtout le duo masculin. Assister aux impuissances d'un ami, à l'énergie vaine de ses illusions, aimer à travers ses yeux: récit d'amours contrariées, Les Deux amis, qui cite la fable éponyme de Lafontaine dans une scène d'hôtel (l'une des plus belles du film), est donc aussi et en premier lieu exploration douce-amère de la grammaire d'une amitié masculine, de son intimité, de ses infidélités, de ses enfantillages, de ses culpabilités. Jusqu'où est-on responsable du bonheur de ses amis? A-t-on le droit de ne pas se forcer à rester amis quand on ne se plaît plus? Les histoires d'amour existent aussi en amitié. Garrel en a fait un premier film plein de grâce.