Le cadre est connu. Ou plutôt il l'était. Des abris de fortune, frileusement rassemblés dans un espace contraint. Du provisoire devenu permanent. Avec, dedans, des migrants rêvant d'achever leur périple en gagnant l'Angleterre. On appelait ça la "jungle" de Calais, alors qu'avec ses 12.000 habitants, ça devenait une ville. L'État fermait les yeux, l'hypocrisie régnait en même temps que le non-droit. Jusqu'à l'inévitable et pourtant longtemps repoussé démantèlement, que n'allait suivre aucune solution, avec pour conséquence de simplement déplacer quelque peu le problème... Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval étaient là, durant l'automne et l'hiver 2016, avec leur caméra, investissant ce "territoire mutant" sans discours prémâché à imposer au réel, sans mot d'ordre réducteur et sans désir aucun d'instrumentaliser les êtres qu'ils cadraient, cherchant constamment et trouvant bien souvent la juste distance. Les réalisateurs de Low Life ont pris le temps de filmer chacune et chacun avec le même respect. Ils nous invitent à leur prêter le nôtre, de temps, pour plus de trois heures et demie que dure L'Héroïque Lande, la frontière brûle. On le leur accorde d'autant plus volontiers que le sujet garde une importance cruciale, et que la singulière beauté du film fascine de bout en bout. Étonnant, paradoxal, voire malvenu, de parler de beauté? Pas le moins du monde, car l'éthique de Klotz et Perceval est aussi une esthétique.

Odyssée

Les cinéastes témoignent, recueillent -sans le moindre commentaire "off"- les propos de telle ou tel. Ils filment aussi, de plus loin, les lieux, les paysages. Ils distillent avec maîtrise une poétique des éléments où l'air, le ciel, la terre, l'eau et le feu trouvent leur place. L'approche pourra faire ciller celles et ceux qui déjà faisaient la fine bouche devant le naturalisme épuré de Gianfranco Rosi dans son très remarquable documentaire tourné à Lampedusa, Fuocoammare. Utiliser le potentiel du 7e art n'est pourtant pas un crime contre quelque morale supérieure déniant à certains sujets le droit d'être abordés autrement que dans l'absolue vérité supposée (mais bien évidemment contestable) du filmage à l'arrache, du reportage. Le voyage interrompu des migrants de Calais, Klotz et Perceval le voient comme un chapitre supplémentaire et contemporain de L'Odyssée. Que dans leur démarche à la cohérence louable ils excluent du champ certains éléments dissonants (comme la violence entre groupes ethniques ou certains abus envers les femmes et les plus jeunes) pourra être regretté. Mais l'ensemble est d'une force singulière et ne manque pas de faire son chemin en nous. L'Héroïque Lande, la frontière brûle est programmé par le cinéma Nova, à Bruxelles, dans le cadre d'un ensemble de projections consacrées aux thèmes des frontières et des territoires inaccessibles.

De Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval. 3h45. Sortie: 29/09. ***(*)

Le cadre est connu. Ou plutôt il l'était. Des abris de fortune, frileusement rassemblés dans un espace contraint. Du provisoire devenu permanent. Avec, dedans, des migrants rêvant d'achever leur périple en gagnant l'Angleterre. On appelait ça la "jungle" de Calais, alors qu'avec ses 12.000 habitants, ça devenait une ville. L'État fermait les yeux, l'hypocrisie régnait en même temps que le non-droit. Jusqu'à l'inévitable et pourtant longtemps repoussé démantèlement, que n'allait suivre aucune solution, avec pour conséquence de simplement déplacer quelque peu le problème... Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval étaient là, durant l'automne et l'hiver 2016, avec leur caméra, investissant ce "territoire mutant" sans discours prémâché à imposer au réel, sans mot d'ordre réducteur et sans désir aucun d'instrumentaliser les êtres qu'ils cadraient, cherchant constamment et trouvant bien souvent la juste distance. Les réalisateurs de Low Life ont pris le temps de filmer chacune et chacun avec le même respect. Ils nous invitent à leur prêter le nôtre, de temps, pour plus de trois heures et demie que dure L'Héroïque Lande, la frontière brûle. On le leur accorde d'autant plus volontiers que le sujet garde une importance cruciale, et que la singulière beauté du film fascine de bout en bout. Étonnant, paradoxal, voire malvenu, de parler de beauté? Pas le moins du monde, car l'éthique de Klotz et Perceval est aussi une esthétique. Les cinéastes témoignent, recueillent -sans le moindre commentaire "off"- les propos de telle ou tel. Ils filment aussi, de plus loin, les lieux, les paysages. Ils distillent avec maîtrise une poétique des éléments où l'air, le ciel, la terre, l'eau et le feu trouvent leur place. L'approche pourra faire ciller celles et ceux qui déjà faisaient la fine bouche devant le naturalisme épuré de Gianfranco Rosi dans son très remarquable documentaire tourné à Lampedusa, Fuocoammare. Utiliser le potentiel du 7e art n'est pourtant pas un crime contre quelque morale supérieure déniant à certains sujets le droit d'être abordés autrement que dans l'absolue vérité supposée (mais bien évidemment contestable) du filmage à l'arrache, du reportage. Le voyage interrompu des migrants de Calais, Klotz et Perceval le voient comme un chapitre supplémentaire et contemporain de L'Odyssée. Que dans leur démarche à la cohérence louable ils excluent du champ certains éléments dissonants (comme la violence entre groupes ethniques ou certains abus envers les femmes et les plus jeunes) pourra être regretté. Mais l'ensemble est d'une force singulière et ne manque pas de faire son chemin en nous. L'Héroïque Lande, la frontière brûle est programmé par le cinéma Nova, à Bruxelles, dans le cadre d'un ensemble de projections consacrées aux thèmes des frontières et des territoires inaccessibles.