Critique

[Critique ciné] Joker, magistral

Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

DRAME/THRILLER | Todd Phillips remonte aux origines du meilleur ennemi de Batman dans un film d’un noir d’encre. Lion d’or surprise à Venise.

Avec, aux commandes, un réalisateur dont le principal titre de gloire restait la trilogie HangoverVery Bad Trip, en effet-, on pouvait craindre de Joker qu’il n’y ait là qu’une énième déclinaison d’un univers de super-héros dont Hollywood fait désormais son commerce quasi-exclusif; aussi élimé, pour tout dire, qu’une vieille paire de collants en spandex. À l’autopsie, le constat est tout autre: naviguant en horizons scorsésiens, et citant aussi bien Taxi Driver que The King of Comedy, le film de Todd Phillips est une incontestable réussite, débordant du cadre des comics pour se faire miroir de la noirceur du monde, à la surface duquel évolue, tel un funambule sur un fil tendu, un Joaquin Phoenix stupéfiant.

Soit donc Gotham (New York) City au début des années 80, en proie à une grève des éboueurs transformant la ville en cloaque. Le décor où vivote Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), aspirant comédien de stand-up, promenant ses habits de clown à la petite semaine dans des hôpitaux pour enfants ou à même le trottoir afin d’y faire de la retape pour des solderies dans l’indifférence générale quand il n’est pas l’objet d’une flambée de violence gratuite. « Tough times », qu’il partage avec sa mère (Frances Conroy) dans un logement miteux, rêvant devant le talkshow comique qu’anime Murray Franklin (Robert De Niro), non sans lutter mollement avec sa grande confusion et ses désordres neurologiques, dont l’expression la plus criante est ce (fou) rire qui l’étreint en toute occasion, surtout les plus déplacées. Un individu qui, lâché par les uns, services sociaux et employeur notamment, ignoré par les autres, usé encore par des humiliations à répétition, va insensiblement basculer dans la folie alors même que l’univers alentour semble s’effondrer.

Dystopie réaliste

Remontant aux origines du Joker, Todd Phillips brosse le tableau des circonstances adverses l’ayant conduit à la folie et à la criminalité -étude de personnage se situant à rebours de la doxa de l’univers super-héroïque voulant qu’il s’agisse d’un truand tombé dans une cuve d’acide. Malade d’une société ne lui renvoyant que mépris, ce Joker n’est pas moins inquiétant pour autant, à qui Joaquin Phoenix prête ses traits décharnés, délestés de 25 kilos pour le film, signant une prestation borderline aussi hallucinée qu’hallucinante, danse macabre dominée par un rire malaisant n’en finissant plus de grincer et d’interpeller. S’il y a là une performance à Oscar, l’impact du film doit aussi à sa capacité à soustraire sa dystopie au strict univers des comics pour la décliner dans un monde ressemblant furieusement au nôtre. Inégalités sociales croissantes et indifférence des puissants (dont Thomas Wayne, l’oligarque très trumpien régnant sur Gotham City, par ailleurs père de Bruce, le futur Batman) composent un cocktail explosif. L’atmosphère malsaine de guérilla urbaine dans laquelle se ponctue l’affaire résonne du reste puissamment, achevant d’imposer le Joker comme un super anti-héros des temps présents. Magistral.

De Todd Phillips. Avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz. 2h02. Sortie: 02/10. ****(*)

>> Lire également: Les faces du Joker

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