Le 22 mai dernier, George Miller et le jury du 69e festival de Cannes prenaient tout le monde de court en octroyant la Palme d'or à Ken Loach pour I, Daniel Blake, le cinéaste anglais doublant la mise dix ans après The Wind That Shakes the Barley (Le Vent se lève). Une surprise assurément -on attendait plutôt Paterson de Jim Jarmusch ou Toni Erdmann de Maren Ade, tous deux oubliés à l'heure de la distribution des prix-, mais pas un scandale, dès lors qu'il s'agissait à l'évidence de donner au palmarès une coloration politique. A cet égard, et près de 40 ans après ses débuts -il signait Poor Cow en 1967-, le réalisateur (lire son interview) n'a rien perdu de son mordant, ce nouveau film étant là pour témoigner d'un engagement inaltérable. I, Daniel Blake tient d'ailleurs à certains égards du Ken Loach vintage, époque Raining Stones par exemple.

Paysage dévasté

Au coeur du film, Daniel Blake -Dave Johns, magistral-, menuisier de Newcastle approchant de la soixantaine et qu'un accident cardiaque contraint, pour la première fois de son existence, à faire appel aux services d'aide sociale. Si son médecin traitant et un cardiologue lui interdisent d'encore travailler, l'administration ne l'entend pas de cette oreille, lui intimant de rechercher un emploi sous peine de sanction. Le début d'un cauchemar kafkaïen au cours duquel il va croiser, dans un "job center", la route de Katie (Hayley Squires), mère célibataire de deux enfants "délocalisée" à 450 kilomètres de sa ville natale, et tentant péniblement de joindre les deux bouts. Une jeune femme avec qui il va s'employer à faire front...

A travers le destin de ces deux individus, c'est à un état des lieux sans fard de la situation sociale de la Grande-Bretagne d'aujourd'hui que s'attèlent Ken Loach et Paul Laverty, son scénariste attitré depuis Carla's Song. Et c'est peu dire que, l'humour cédant rapidement le pas à la noirceur, le paysage en apparaît dévasté, qui ajoute à la dégradation dramatique des conditions de vie des sacrifiés de l'ultralibéralisme, le démantèlement cynique des services d'assistance avec le cortège d'humiliations l'accompagnant, en quelque modèle aberrant. S'il ne s'encombre pas toujours de nuances, Loach pose sur cette réalité un regard acéré, pour signer une oeuvre vibrante et forte, refusant la résignation à défaut de se bercer d'illusions. Et maintenant, envers et contre tout, le cap de l'humanité, de la dignité et d'une solidarité recomposée. Si le cinéma social de l'auteur de My Name Is Joe ne se renouvelle sans doute guère et que l'on trouvera à Daniel Blake d'incontestables airs de déjà-vu, le constat n'atténue en rien l'urgence ni la pertinence d'un film aussi généreux que nécessaire.

DE KEN LOACH. AVEC DAVE JOHNS, HAYLEY SQUIRES, BRIANA SHANN. 1H40. SORTIE: 26/10. ***(*)

Le 22 mai dernier, George Miller et le jury du 69e festival de Cannes prenaient tout le monde de court en octroyant la Palme d'or à Ken Loach pour I, Daniel Blake, le cinéaste anglais doublant la mise dix ans après The Wind That Shakes the Barley (Le Vent se lève). Une surprise assurément -on attendait plutôt Paterson de Jim Jarmusch ou Toni Erdmann de Maren Ade, tous deux oubliés à l'heure de la distribution des prix-, mais pas un scandale, dès lors qu'il s'agissait à l'évidence de donner au palmarès une coloration politique. A cet égard, et près de 40 ans après ses débuts -il signait Poor Cow en 1967-, le réalisateur (lire son interview) n'a rien perdu de son mordant, ce nouveau film étant là pour témoigner d'un engagement inaltérable. I, Daniel Blake tient d'ailleurs à certains égards du Ken Loach vintage, époque Raining Stones par exemple. Au coeur du film, Daniel Blake -Dave Johns, magistral-, menuisier de Newcastle approchant de la soixantaine et qu'un accident cardiaque contraint, pour la première fois de son existence, à faire appel aux services d'aide sociale. Si son médecin traitant et un cardiologue lui interdisent d'encore travailler, l'administration ne l'entend pas de cette oreille, lui intimant de rechercher un emploi sous peine de sanction. Le début d'un cauchemar kafkaïen au cours duquel il va croiser, dans un "job center", la route de Katie (Hayley Squires), mère célibataire de deux enfants "délocalisée" à 450 kilomètres de sa ville natale, et tentant péniblement de joindre les deux bouts. Une jeune femme avec qui il va s'employer à faire front... A travers le destin de ces deux individus, c'est à un état des lieux sans fard de la situation sociale de la Grande-Bretagne d'aujourd'hui que s'attèlent Ken Loach et Paul Laverty, son scénariste attitré depuis Carla's Song. Et c'est peu dire que, l'humour cédant rapidement le pas à la noirceur, le paysage en apparaît dévasté, qui ajoute à la dégradation dramatique des conditions de vie des sacrifiés de l'ultralibéralisme, le démantèlement cynique des services d'assistance avec le cortège d'humiliations l'accompagnant, en quelque modèle aberrant. S'il ne s'encombre pas toujours de nuances, Loach pose sur cette réalité un regard acéré, pour signer une oeuvre vibrante et forte, refusant la résignation à défaut de se bercer d'illusions. Et maintenant, envers et contre tout, le cap de l'humanité, de la dignité et d'une solidarité recomposée. Si le cinéma social de l'auteur de My Name Is Joe ne se renouvelle sans doute guère et que l'on trouvera à Daniel Blake d'incontestables airs de déjà-vu, le constat n'atténue en rien l'urgence ni la pertinence d'un film aussi généreux que nécessaire.