"Je continue de filmer. Ça me donne une raison d'être encore là. Ça rend le cauchemar plus supportable." De 2011 à 2016, Waad al-Kateab (lire également son interview) ne cessera de filmer la vie à Alep sous les bombes. Activiste convaincue qu'il faut montrer à quel point l'humanité subsiste quand la mort et la destruction font rage, elle témoigne de l'intérieur en filmant d'abord au smartphone, puis à l'aide d'une caméra Sony, et même, sur la fin, ponctuellement avec un drone-appareil qui lui permet de prendre de la hauteur sur les événements ...

"Je continue de filmer. Ça me donne une raison d'être encore là. Ça rend le cauchemar plus supportable." De 2011 à 2016, Waad al-Kateab (lire également son interview) ne cessera de filmer la vie à Alep sous les bombes. Activiste convaincue qu'il faut montrer à quel point l'humanité subsiste quand la mort et la destruction font rage, elle témoigne de l'intérieur en filmant d'abord au smartphone, puis à l'aide d'une caméra Sony, et même, sur la fin, ponctuellement avec un drone-appareil qui lui permet de prendre de la hauteur sur les événements dans des moments suspendus d'une rare poésie funèbre. Ses images, véritables électrochocs d'une violence parfois difficilement soutenable, n'en montrent, bien évidemment, pas moins la réalité telle qu'elle est: vraiment pas belle à voir. Euphémisme absolu qui dit plutôt bien la limite qu'ont les mots quand défilent les visions d'horreur: visages d'enfants morts filmés frontalement, corps torturés, cadavres alignés, patients qui arrivent à l'hôpital dans des états tout simplement indescriptibles, tristesse et dévastation de ceux qui restent... Adressé rétrospectivement à sa fille, née sur place pendant ces terribles années de guerre, For Sama voit Waad al-Kateab ne rien lâcher au plus fort du conflit meurtrier. Femme enceinte armée d'une caméra au beau milieu des bombardements visant un quartier relativement conservateur d'Alep, elle doit beaucoup lutter pour imposer et revendiquer sa seule présence au coeur de la tourmente. Mais son statut de femme faisant partie intégrante de la communauté locale lui permet également de s'immiscer plus facilement dans l'intimité des familles, où elle recueille les confidences, les doutes et les espoirs fragiles de celles qui reconnaissent en elle une alliée. Vivant au sein même de l'hôpital où son compagnon travaille, elle y gagne en outre aisément la confiance du personnel soignant et des patients, qui la connaissent bien. "Si je pouvais revenir en arrière, je referais pareil. (...) Même si je ne me remets jamais de ces traumatismes, je ne changerais rien", insiste-t-elle en voix off. Forte de son courage et de sa détermination, elle ramène de l'enfer sur Terre des images incroyables, charriant dans leur sillage des impressions au-delà parfois de toute émotion connue: joie suprême de voir un nouveau-né ramené à la vie au terme d'un acharnement héroïque, bonheur simple mais quasi miraculeux d'un époux qui offre à sa femme un kaki qu'elle désespérait de pouvoir jamais manger à nouveau, amusement surréaliste face à ces hommes gelés par le froid qui se réchauffent les mains... sur un obus encore brûlant! La vie dans tous ses états. Pour ne jamais oublier.