Le roman largement autobiographique de Massimo Gramellini s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. Il fut, en 2012, le plus grand succès de librairie de l'année en Italie. Son adaptation au cinéma semblait une évidence, et nul mieux que Marco Bellocchio ne pouvait l'entreprendre. Le grand réalisateur connaît à 77 ans une forme créative des plus remarquables, comme le prouve aussi le magnifique et singulier Sangue del mio sangue, sorti tout récemment sur nos écrans à l'heure où paraît Fai bei sogni. Mais il y a surtout cette fascinante proximité entre le récit à la première personne de Gramellini, journaliste sportif et chroniqueur bien connu, et les thèmes essentiels traversant toute l'oeuvre du cinéaste. À commencer par le cadre familial douloureux, mortifère même, et le suicide sur fond de folie et d'interrogations sur le sens de la vie, déjà matériaux fondamentaux du premier -et stupéfiant- long métrage de Bellocchio I Pugni in tasca, tourné voici plus d'un demi-siècle (1) et qui imposa de fulgurante façon le jeune cinéaste de 25 ans.

Blessure d'enfance

"La luce è la vita", "La lumière est la vie", déclare le professeur joué par Roberto Herlitzka, un des comédiens fétiches de Bellocchio (il incarne encore le comte vampire dans Sangue del mio sangue). S'il ne le suit pas sur le chemin qui conduit à la foi, vers Dieu ("l'unica luce, l'unica speranza"), le cinéaste fait de la lumière une force radicale, qu'il décline dans son film sous des formes différentes. Les fenêtres ouvrant sur le monde fascinent l'enfant, l'étrange lucarne de la télévision aussi et même plus, où apparaît de manière récurrente Belphégor, le fantôme du Louvre, personnage fascinant et inquiétant d'une mini-série télévisée à succès de 1965. Massimo a neuf ans quand la disparition de sa mère, avec laquelle il regardait ces images mystérieuses, crée en lui une béance, une blessure qui sera d'autant plus difficile à guérir qu'on lui cache la vérité. Celle qui lui soufflait, au moment de dormir, "Fai bei sogni", "Fais de beaux rêves", n'est plus. Et l'enfant glisse vers le cauchemar et le manque, dont il ne sait pas encore qu'ils nourriront plus tard sa trajectoire d'adulte, au difficile apaisement. Bellocchio évite les pièges de la sentimentalité, adoptant une retenue qui rend l'émotion plus puissante quand elle se libère, justifiée. Tout en respectant l'évolution psychologique du personnage central, il utilise surtout sa mise en scène -faussement classique, très maîtrisée- pour chercher le vrai au coeur des faux-semblants. Tout comme il glisse, au milieu d'images de Belphégor et sans rien dire, un plan du Cat People de Jacques Tourneur, chef-d'oeuvre fantastique hanté par lamalédiction et l'amour impossible. L'art de Bellocchio s'exprime bien entre réel et fiction, visible et (presque) invisible, entre le manifeste et l'implicite, voire le subreptice.

(1) CE FILM DE 1965 EST LUI AUSSI REMIS À L'AFFICHE, EN VERSION RESTAURÉE AU NOIR ET BLANC SUPERBE.

DE MARCO BELLOCCHIO. AVEC VALERIO MASTANDREA, BÉRÉNICE BEJO, GUIDO CAPRINO. 2H10. SORTIE: 14/12. ****

Le roman largement autobiographique de Massimo Gramellini s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. Il fut, en 2012, le plus grand succès de librairie de l'année en Italie. Son adaptation au cinéma semblait une évidence, et nul mieux que Marco Bellocchio ne pouvait l'entreprendre. Le grand réalisateur connaît à 77 ans une forme créative des plus remarquables, comme le prouve aussi le magnifique et singulier Sangue del mio sangue, sorti tout récemment sur nos écrans à l'heure où paraît Fai bei sogni. Mais il y a surtout cette fascinante proximité entre le récit à la première personne de Gramellini, journaliste sportif et chroniqueur bien connu, et les thèmes essentiels traversant toute l'oeuvre du cinéaste. À commencer par le cadre familial douloureux, mortifère même, et le suicide sur fond de folie et d'interrogations sur le sens de la vie, déjà matériaux fondamentaux du premier -et stupéfiant- long métrage de Bellocchio I Pugni in tasca, tourné voici plus d'un demi-siècle (1) et qui imposa de fulgurante façon le jeune cinéaste de 25 ans. "La luce è la vita", "La lumière est la vie", déclare le professeur joué par Roberto Herlitzka, un des comédiens fétiches de Bellocchio (il incarne encore le comte vampire dans Sangue del mio sangue). S'il ne le suit pas sur le chemin qui conduit à la foi, vers Dieu ("l'unica luce, l'unica speranza"), le cinéaste fait de la lumière une force radicale, qu'il décline dans son film sous des formes différentes. Les fenêtres ouvrant sur le monde fascinent l'enfant, l'étrange lucarne de la télévision aussi et même plus, où apparaît de manière récurrente Belphégor, le fantôme du Louvre, personnage fascinant et inquiétant d'une mini-série télévisée à succès de 1965. Massimo a neuf ans quand la disparition de sa mère, avec laquelle il regardait ces images mystérieuses, crée en lui une béance, une blessure qui sera d'autant plus difficile à guérir qu'on lui cache la vérité. Celle qui lui soufflait, au moment de dormir, "Fai bei sogni", "Fais de beaux rêves", n'est plus. Et l'enfant glisse vers le cauchemar et le manque, dont il ne sait pas encore qu'ils nourriront plus tard sa trajectoire d'adulte, au difficile apaisement. Bellocchio évite les pièges de la sentimentalité, adoptant une retenue qui rend l'émotion plus puissante quand elle se libère, justifiée. Tout en respectant l'évolution psychologique du personnage central, il utilise surtout sa mise en scène -faussement classique, très maîtrisée- pour chercher le vrai au coeur des faux-semblants. Tout comme il glisse, au milieu d'images de Belphégor et sans rien dire, un plan du Cat People de Jacques Tourneur, chef-d'oeuvre fantastique hanté par lamalédiction et l'amour impossible. L'art de Bellocchio s'exprime bien entre réel et fiction, visible et (presque) invisible, entre le manifeste et l'implicite, voire le subreptice. (1) CE FILM DE 1965 EST LUI AUSSI REMIS À L'AFFICHE, EN VERSION RESTAURÉE AU NOIR ET BLANC SUPERBE.