On attendait Claire Denis sur le terrain cosmique de la science-fiction, elle nous revient sur celui, intime, désarçonnant, de la farce sentimentale. High Life, son ambitieux thriller futuriste anglo-saxon pensé autour de Robert Pattinson, n'est pas prêt. "Je n'ai même pas encore commencé...", s'excuse- t-elle dans un rictus. C'était en mai dernier, dans le pavillon UniFrance planté à l'entrée du Village International du Festival de Cannes. Depuis, on le sait, Pattinson mais aussi Juliette Binoche ou André 3000 du groupe OutKast -étonnant casting s'il en est...- ont rejoint l'European Astronaut Centre de Cologne pour mettre le film sur orbite.
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On attendait Claire Denis sur le terrain cosmique de la science-fiction, elle nous revient sur celui, intime, désarçonnant, de la farce sentimentale. High Life, son ambitieux thriller futuriste anglo-saxon pensé autour de Robert Pattinson, n'est pas prêt. "Je n'ai même pas encore commencé...", s'excuse- t-elle dans un rictus. C'était en mai dernier, dans le pavillon UniFrance planté à l'entrée du Village International du Festival de Cannes. Depuis, on le sait, Pattinson mais aussi Juliette Binoche ou André 3000 du groupe OutKast -étonnant casting s'il en est...- ont rejoint l'European Astronaut Centre de Cologne pour mettre le film sur orbite. Mais avant de toucher les étoiles, c'est à deux pas de chez elle, dans l'est de Paris, que Claire Denis a pris soin de son beau Soleil intérieur. Soit l'histoire d'Isabelle (Binoche, déjà), artiste peintre et mère fraîchement divorcée face à qui les hommes se succèdent comme autant de possibles amoureux, inaptes à remplir la béance dévorante qui lui tord le ventre. Formaliste des corps et du désir, l'auteure de J'ai pas sommeil, Beau travail et Trouble Every Day y malaxe le langage comme jamais, cet idiome de l'amour qu'elle connaît si bien et qu'elle donne en partage, sourire en coin, avec la grâce d'une femme sans âge à la voix douce et rugueuse à la fois. Comme son cinéma. Notre producteur, Olivier Delbosc, avait acheté les droits des Fragments parce qu'il avait dans l'idée de faire un film-omnibus avec plusieurs réalisateurs. Dont moi. J'étais en train de finir un court métrage impromptu avec Christine Angot, c'est-à-dire que j'ai filmé une lecture de l'un de ses textes. Je me suis sentie tellement bien face à ces dialogues de Christine, face à ses mots, que je savais que je voulais continuer à travailler avec elle. Puis le projet d'Olivier est tombé à l'eau, mais on a décidé de faire quand même un film ensemble, en partant de nous. Les Fragments de Barthes sont tellement extraordinaires... C'est comme un mode d'emploi de l'amour. Tout ce qu'on va traverser dans une vie on le sait en lisant ce livre. Avec Christine, on est parties vers quelque chose qui nous concernait plus directement. Une sorte de construction brique par brique d'un parcours d'une femme qui vit seule, qui a un métier sûrement très plein, qui n'est pas oisive. Ce qui lui manque ce n'est pas l'amour, elle a une fille, mais l'amour vrai, un compagnon vrai, quelqu'un avec qui elle pourrait vivre jusqu'au bout. Ce qu'il y a, c'est que depuis très longtemps je vais écouter des lectures que fait Christine de ses textes et je ne trouve pas ça hilarant, pas comique du tout en soi, mais tellement profondément bien dit, avec les mots justes, les mots qu'on emploie dans la vie, que moi ça me fait rire. Mais je n'étais pas sûre que le film ferait rire, pas du tout. C'est seulement dans la salle de montage, quand j'ai vu le monteur rigoler, que je me suis dit: "Ah oui ok, c'est drôle." Moi, j'étais plutôt émue pendant le tournage. Je regardais Juliette jouer ces variations d'humeur incroyables et souvent je pleurais. Dans le scénario, on a beaucoup travaillé l'idée d'un langage qui fait boucle, qui tourne en rond, mais avec des mots de tous les jours, des mots très ordinaires. C'est l'idée d'un mouvement circulaire mais dans une langue très prosaïque. L'expression "Ne pas se mettre la rate au court-bouillon", par exemple, c'est quelque chose que j'entends très souvent dans ma famille mais tout à coup quand c'est dit par Gérard Depardieu... Ou quand Xavier Beauvois conclut "Notre amour finira en eau de boudin", chose que j'ai aussi entendue dans des moments relationnels difficiles: il y a une jouissance extraordinaire, ce sont des mots qu'on connaît, qu'on a utilisés autrement, et qui d'un coup prennent une signification très forte. Ça j'aime beaucoup. Juliette a parfaitement attrapé ce langage très parlé de Christine qui revient parfois trois fois sur un même mot dans une seule phrase. Tous les dialogues sont écrits et respectés à la lettre. Il n'y avait aucune place pour l'improvisation dans ce film. C'en était même la condition sine qua non. J'avais besoin que le texte soit précis parce que ce sont les mots de Christine qui donnent le "la" du film. Ils ne sont pas là par hasard, ce ne sont pas juste des mots. Oui, elle engueule ceux qui blablatent. Parce que c'est ça, du blabla. Tout le monde la vit au quotidien à un moment, l'horreur de ces gens qui ont besoin de plaquer le langage sur les choses pour avoir l'illusion de les saisir. Personnellement je trouve le paysage de la Creuse très beau, mais on n'a pas forcément besoin de le dire (sourire). Pour la petite histoire, le village où j'ai tourné, La Souterraine, c'est celui où vit Stuart Staples des Tindersticks, qui a composé la musique de la plupart de mes films. Dont celui-ci.À l'origine il était question que Gérard Depardieu incarne le personnage du banquier puis je me suis dit que non, que ce n'était vraiment pas possible. Gérard ne pouvait être qu'à la fin du film, dans cette apothéose de futur amoureux. Il est le bout du chemin. Comme Kurtz à la fin de la nouvelle de Conrad (Au coeur des ténèbres, NDLR). Fou ou pas, on ne sait pas, mais il est là. Personnellement, je n'avais jamais eu recours à la voyance dans ma vie, alors j'y suis allée. J'ai consulté une voyante et j'ai trouvé ça incroyable. Bien sûr, vous n'êtes pas obligé d'y croire mais, tout à coup, vous passez une heure avec quelqu'un qui vous regarde, qui vous évalue, qui vous estime aussi, et que vous allez payer mais pas comme un psychanalyste, parce qu'on n'y va pas pour se faire soigner. On va simplement demander: "Est-ce que ça ira mieux demain?" En général, la réponse c'est que oui, il y a quand même des chances que ce soit mieux demain qu'aujourd'hui. Et ce n'est pas faux, au fond. Quand je suis sortie de chez cette voyante, je me suis sentie très bien pendant plusieurs jours. J'avais confiance en moi. Pour moi, elle n'est pas pathétique. Elle est comme beaucoup de femmes. Face au voyant, elle est accrochée aux mots qu'elle entend, mot à mot. Il peut lui dire "Vous allez passer d'une rive à l'autre" et on a presque l'impression qu'elle se voit passer d'une rive à l'autre. Dans cette scène, je ne trouve pas qu'elle a l'air pathétique. Je la trouve lumineuse, vraiment. C'est un peu bête à dire mais il y a de moi dans tous les personnages du film, et aucun ne m'est antipathique, même quand ils ont un comportement dégueulasse, comme le banquier. Il y a une forme de naïveté chez moi, je suis un coeur d'artichaut comme on dit (sourire). C'est une quête très compliquée que celle qui mène à la personne avec qui partager sa vie.